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Visite | La 'maniera' de Frédéric Didier (19-06-2019)

Un architecte du patrimoine, ACMH de surcroît, ne pourrait-il pas faire œuvre contemporaine ? Frédéric Didier démontre dans un petit village de Bourgogne tout son art qu’une maîtrise parfaite de l’harmonie caractérise. Direction Nuit-Saint-Georges à la découverte de la cuverie des Ursulines.

Architecture industrielle | Pierre | France

Une chapelle ! A chaque architecte, sa chapelle. Autrement dit, à chaque professionnel, sa spécificité. Ce goût immodéré pour les cases cloisonne les pratiques pour mieux les enfermer. Un architecte du patrimoine serait ainsi circonscrit dans un périmètre d’intervention limité aux seules vieilles pierres.

La famille Boisset s’est judicieusement plu à ne pas suivre l’odieux réflexe. Pour son «lieu d’ancrage», à savoir son adresse la plus prestigieuse, elle a donc choisi Frédéric Didier, ACMH en charge, entre autres, du château de Versailles ou encore de la basilique du Vézelay.

Il y avait, dans ce choix, un brin de stratégie. La parcelle où devait être érigé le nouvel ensemble viticole se situe, en effet, au coeur d’un terroir classé par l’UNESCO : les Climats de Bourgogne. Opter pour un architecte respectueux du patrimoine pouvait apaiser une situation délicate.

Ceci étant écrit, la famille Boisset avait déjà fait travailler Frédéric Didier sur d’autres projets plus modestes dont une maison de réception à Châteauneuf-du-Pape. L’homme de l’art y a fait ses preuves tant et si bien que la conception d'une nouvelle cuverie mais aussi de quelques bureaux lui a été confiée en lieu et place d’ un jardin, d’une maison du XVIe siècle et d’une ancienne imprimerie des années 50, tous habités par la mémoire d’un couvent détruit pendant la Révolution française, les Ursulines.

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«Mon métier ? Travailler avec l’histoire sans faire de pastiche», prévient Frédéric Didier. L’ambition était, après tout, «de créer, ni plus, ni moins, une grande cuverie, en d’autres termes, d’imaginer un hangar industriel», dit-il.


Sur le papier, le programme était effectivement résolument technique. Le site naturel appelait, cependant, un peu plus de considération voire... de poésie.

C'était sans compter les exigences de la famille Boisset qui réclamait une cuverie où seule la gravité doit opérer. Il s’agissait alors de renoncer à toute forme de pompage pour éviter de dénaturer le vin. Ensuite, il était impératif de travailler avec un «géobiologue», George Prat, qui appelait des ses voeux à composer le projet à partir d’énergies telluriques et cosmiques.

Frédéric Didier s’est, dans ces circonstances, fixé deux règles : «ne pas démolir la cave existante» et «travailler le site naturel».

«J’ai également souhaité pour ce projet deux visages : l’un tourné vers la tradition, l’autre vers la modernité. Pour ce faire, je voulais que la cuverie soit un ‘non-bâtiment’, une colline supplémentaire à même de faire la symbiose entre construction et espace naturel», explique-t-il.

L’émergence s’imposait de fait puisque la gravité exigeait de créer trois niveaux distincts : un étage pour remplir les cuves (54 cuves bois et 20 en inox), un autre pour la sortie des cuves et un dernier pour les fûts.

L’exercice demandait aussi que le bâtiment soit à forte inertie thermique. Un travail sur l’épaisseur mais aussi sur le bon usage de la terre permettait d’éviter toute climatisation pour obtenir une température variant de 12,8°C à 18°C.

A l'évidence, «la colline» fut la meilleure idée. L’effet est, in situ, étonnant et l’édifice s’intègre parfaitement à son environnement. Un caméléon !

Et pour cause, les jardins qui l’habillent ont fait l’objet de la plus grande attention. A l’origine, des vignes étaient en toute logique, prévues à cet endroit. Trop facile mais aussi «trop factice !», corrige l’architecte.

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Frédéric Didier a donc pris le parti de réunir plusieurs artistes mais aussi un paysagiste rencontré à Versailles, il y a quinze ans, Jean-Philippe Poirée-Ville. L’homme a imaginé pour cette émergence une brillante proposition : un jardin reprenant les motifs des toits en tuiles vernissées de Bourgogne. Le tout paraît être un jardin de la Renaissance. Il distingue par cette composition géométrique l’ensemble bâti dans un paysage de vignes sans pour autant créer de rupture brutale.

«L’erreur que nous faisons est de placer la querelle entre ancien et moderne. Dans ce contexte, on ne gagne jamais par la rupture», dit-il.

Pour s’en convaincre, Frédéric Didier convoque quelques figures illustres. «Je travaille l’histoire. Les grands architectes qu’ont été Mansart et Gabriel, par exemple, m'ont montré qu'ils ont tous été capables d’être dans le rapport à l’existant», poursuit-il.

De fait, deux concepts importent plus que tout : la «convenance» et l’«harmonie». «Il nous faut aussi assumer les rôles symboliques», ajoute-t-il.

Par conséquent, la cuverie est complétée d’un ensemble «traditionnel». La structure de l’ancienne imprimerie a été rhabillée et complétée. «J’ai voulu être dans une évocation et non dans une restitution», prévient l’architecte qui a créé, à cet endroit, un vaste promenoir aux airs de «déjà-là» pour rappeler la mémoire des Ursulines disparues.

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«C’est une reprise de formes traditionnelles de façon atemporelle et épurée. Je tiens à sortir du passéisme. Je ne fais ici que des citations pour mieux assumer la modernité», argumente-t-il.

Ses compétences l’amène ainsi à «faire du patrimoine un levier». «Il ne s’agit pas de s’arrêter mais d’être aussi bon dans la qualité que nos ancêtres», indique-t-il. Dont acte puisque tout est parfaitement exécuté et que rien ne vient heurter le regard.

L’occasion est donc trop belle pour ne pas apporter son point de vue sur l’attitude d’une génération contemporaine à l’égard des «traditions» constructives. «La notion de culture et de patrimoine ne doit pas brider mais, au contraire, élever. Il y a ce défaut culturel de penser que tout commence avec Le Corbusier. C’est du lavage de cerveau voire de l’inculture. Il faut savoir se mesurer au passé», assure-t-il.

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Frédéric Didier cite volontiers des approches contemporaines exemplaires. Bernard Desmoulin, entre autres, dont l’extension du Musée de Cluny, à Paris, force l’admiration par «sa subtilité extrême». En revanche, il dénonce volontiers les faiseurs de «pastiches». Idem pour «l’architecture d’accompagnement dans les secteurs sauvegardés : du marshmallow !», ironise-t-il.

En résumé, il fustige «la modernitude», un mot qui se veut la «contraction entre modernité et servitude». A l’inverse, il encourage de travailler «à la manière de...» comme les Italiens, alla maniera di... Et la cuverie des Ursulines illustre parfaitement cet art, à la manière...de Frédéric Didier.

Jean-Philippe Hugron

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