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Portrait | Burkhardt Rukschcio, Adolf Loos et la mécanique (05-06-2019)

Et si la restauration relevait de la mécanique ? Et s’il fallait pour être architecte du patrimoine savoir un tantinet bricoler ? Burkhardt Rukschcio, à près de 80 ans, travaille avec enthousiasme et passion au chantier de la villa E1027 d’Eileen Gray. Biographe d’Adolf Loos, il fait de ce projet qu’il réalise avec Claudia Devaux, Renaud Barrès et Philippe Deliau, un exemple pour rappeler la nécessité d’un enseignement spécifique.

Europe

«J’ai été professeur à la faculté d’architecture de Prague, débute-t-il. J’y enseignais la restauration du patrimoine du XXe siècle, un enseignement rare qui n’existe désormais plus», se lamente l’architecte.

L’histoire à peine initiée s’habille d’un air de Mitteleuropa. Autrichien «d’origine allemande», Burkhardt Rukschcio s’en est allé en République tchèque car, après la chute du communisme, il lui paraissait important de partir protéger le patrimoine du XXe siècle.

Pendant longtemps, Burkhardt Rukschcio a travaillé depuis Vienne pour les monuments historiques en Autriche. «J’y ai restauré par moins de quinze bâtiments», se félicite-t-il.

06().jpgCette belle carrière a débuté par une thèse. Son sujet ? Adolf Loos. «Quand j’ai commencé ce travail, il n’était plus connu. Son nom, pour ma part, m’était familier puisque mon grand-père le fréquentait. Il fréquentait aussi quelques-uns de ses clients», se souvient-il.

Le nazisme, les spoliations, la guerre, les destructions… Evénements et circonstances tragiques ont alimenté l’oubli à l’égard du célèbre architecte. Adolf Loos pouvait alors sombrer dans l’inconscient collectif. «Par chance, j’ai retrouvé ses archives à l’Albertina», souligne Burkhardt Rukschcio.

Le célèbre musée viennois est connu pour ses collections de dessins qui appellent les spécialistes du monde entier à venir étudier les croquis de Dürer ou encore les esquisses de Raphaël. Qui pouvaient, dans cette concurrence déloyale, s’intéresser aux documents techniques d’un architecte moderne ?

02()_B.jpg«J’ai donc réalisé l’inventaire d’archives qui n’intéressaient personne. Puis, de ce travail, j’ai écrit la première monographie sur Adolf Loos après celle parue dans les années 30. Suite à la parution du livre, j’ai eu la possibilité, enfin, de restaurer une première maison», se souvient-il.

L’architecte omet volontiers de dire que, pendant sa thèse, il avait déjà échafaudé les plans de ce projet qui, une fois lancé, s’est trouvé accéléré par cette anticipation passionnée.

Burkhardt Rukschcio a, peu après, travaillé à la restauration de la Looshaus am Michaelerplatz, de l'American Bar ou encore de la Haus Strasser à Vienne.

Cette intimité avec l’oeuvre d’Adolf Loos lui a permis, au fil des années, de redécouvrir les goûts d’un homme influencé par ses voyages en Afrique du Nord mais aussi aux Etats-Unis. «Dans certains Western, je devine Adolf Loos ! Il a ramené des idées des Etats-Unis qu’il a mises en œuvre dans ses projets d’intérieur. J’ai retrouvé un jour, dans un film, un western justement, un détail, une grille en laiton dont il a réutilisé le dessin par la suite...», sourit-il.

Le travail sur le patrimoine du XXe siècle, par delà sa simplicité formelle ou peut-être sa radicalité, n’est pas sans difficulté. «Ces restaurations sont en effet beaucoup plus ardues. Avant le XXe siècle, il y avait, tout au plus, une douzaine de matériaux différents. Après 1900, ce sont des centaines dont on ne sait rien ou presque quant à leur traitement. Chaque architecte s’est plu à inventer ses propres matériaux. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui comment traiter correctement les plastiques par exemple», explique-t-il.

05(@dr)_B.jpgAussi Burkhardt Rukschcio exprime le plus profond respect à l’égard des artisans qui œuvrent sur ces chantiers appelant finesse et délicatesse. «Loos, dit-il, recommandait de ne jamais négocier les prix avec un artisan… et un bon artisan est un artisan honnête, cela va sans dire.»

Un projet patrimonial appelle ainsi «un travail d’historien et d’archéologue mais aussi de maître de chantier», résume l’architecte.

Démonstration à la villa E1027

Son lien avec la villa E1027, à Roquebrune-Cap Martin, relève d’une coïncidence qui n’avait pour cadre qu’une rencontre informelle au détour d’un colloque scientifique. Burkhardt Rukschcio avait, lors d’un exposé, pris la parole pour présenter les couleurs qu’utilisait Adolf Loos. Renaud Barrès, architecte, spécialiste de la villa E1027 a qui il a consacré des années de recherches dans le cadre d’une thèse, participait, lui aussi, à l’événement et communiquait ses études patientes sur les teintes mises en œuvre par Eileen Gray.

De discussions en échanges, le temps de la collaboration est venu. «Eileen Gray avait rencontré Adolf Loos, c’était à la villa de Tristan Tzara, à Paris, dans le XVIIIe arrondissement», souligne Buckhardt Rukschcio avec malice comme pour évoquer un lien historique qui le légitime sur ce nouveau projet. Il y a aussi une affinité géographique avec le sud de la France où l’Autrichien s’est installé non pas pour faire de l’architecture mais...de l’huile d’olive et enfin – pour ne pas dire surtout – il y a son talent de restaurateur.

L’homme décrit avec plaisir son exploitation, dans le Var, son haras, mais par-dessus tout… son atelier. «J’y ai d’ailleurs fabriqué, pour la villa, la lampe de la salle de bain ou encore le tabouret de la chambre à coucher. Il est parfois plus facile de faire soi-même quelque chose que de l’expliquer à un autre», dit-il. Il aurait en effet, pour ce seul tabouret, fallu, rien moins, qu’un menuisier, un tapissier, et peut-être même trois autres professionnels...

Son école ? L’automobile. Plus encore, les «voitures de collections» ! «On y apprend l’esprit d’authenticité absolue», affirme-t-il.

Pour la mécanique mais aussi pour l’architecture, Buckhardt Rukschcio fait preuve d’une grande minutie. «Il n’y a malheureusement plus d’expert et les artisans n’ont plus aujourd’hui la connaissance nécessaire», regrette-t-il.

Aussi, faire par soi-même, bricoler ou construire semble plus que jamais utile. Et d’en conclure, une nouvelle fois, qu’il faut «absolument rétablir aujourd’hui un enseignement de la restauration en école d’architecture».

Jean-Philippe Hugron

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