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Rencontre | Richard Peduzzi ou l'architecture en scène (03-04-2019)

L’homme arpente les allées du salon du dessin son dernier livre à la main. Paru aux éditions Actes Sud, il s’intitule, Là-bas, c’est dehors*. Richard Peduzzi monte ensuite à l’étage du Palais Brongniart et rejoint d’un pas pressé l’amphithéâtre numéro 1. Petite, la salle se prête aisément à la confidence et le scénographe, sur scène, se raconte en quelques paroles aussi douces que mesurées.

France

«Il est difficile de parler de soi». Richard Peduzzi a déroulé, en quelques minutes, un parcours professionnel mais aussi personnel débutant par l’art figuratif et le dessin... Le dessin est, en cet après-midi de mars, célébré au Palais Brongniart qui accueille en ses murs un salon qui lui est entièrement dédié.

«J’ai remis le dessin à l’ordre du jour à l’école des Arts Décoratifs. Fellini, Bergman, Orson Wells... tous dessinaient ! Nous ne pouvons éprouver que du mal à faire ce métier sans dessiner», affirme-t-il.

L’homme se dit alors «sensible aux maladresses» et «mal à l’aise face à la perfection». Entre les lignes, se dessine la critique des outils numériques.

«Les jeunes ont besoin de racines et je trouve rassurant de voir certains d’entre-eux faire des croquis. Nous sommes à la fin d’un monde et au début d’un autre», dit-il.

05()_B.jpgScénographe, il se voit artiste et, en tant que tel, «messager». Après tout, Richard Peduzzi s’est très tôt détourné de son atelier de peintre pour lui préférer l’espace théâtral, celui où il a pu, écrit-il dans son autobiographie Là-bas, c’est dehors*, «construire sa peinture».

«Pour cela, j’ai lu des livres que je n’aurais jamais lus et fait des voyages que je n’aurais jamais faits», sourit-il. A ses yeux, la cage de scène d’un théâtre abrite logiquement «toutes les évasions» et permet de bâtir des «rêves» mais aussi «des océans, des orages, des pluies, des doutes..

«C’est un métier bizarre», confesse-t-il. «Je m’applique à faire du décor un acteur à part entière. Je souhaite que le décor ne soit pas un décor et qu’il soit, en conséquence, indispensable», souligne-t-il.

Pour autant, «personne ne connaît le décorateur de théâtre même s’il offre un semblant de bonheur et de joie», dit-il non sans regret.

Il évoque donc ses réalisations à Bayreuth, à la Scala de Milan ou encore à l’Opéra Garnier à Paris pour servir les textes d'Hamlet, du Roi Lear, ou encore des Contes d’Hoffmann…

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«J’essaye, à chaque fois, d’être le plus radical et le plus abstrait, autrement dit d’en faire le moins pour en dire le plus», explique-t-il en citant volontiers le Less is More de Mies van der Rohe.

«Je me suis servi des textes comme un peintre de son chevalet, le livre me sert de paysage. Je n’aime jamais transposer une œuvre car je ne souhaite pas dire comment étaient les châteaux, par exemple, au temps d’Hamlet. Le Ring de Wagner ne m’invitait pas, non plus, à être dans les profondeurs du Rhin. J’étais angoissé par cette situation. J’écoutais alors du jazz – John Coltrane plus précisément – et cela m’a donné des idées. L’histoire a dès lors été placée au XIXe siècle sous l’ère industrielle...», raconte-t-il.

Ces choix ne sont pas ceux d’un homme solitaire mais d’une équipe. Richard Peduzzi rend sans cesse hommage à Patrice Chéreau, son «alter égo», metteur en scène.

04()_B.jpg«J’ai eu la chance de travailler avec lui. Il m’a toujours dit de faire comme je le sentais. C’était un grand lecteur, un intellectuel. Il m’amenait seulement, au début de notre collaboration, quelques dessins de placement d’acteurs», se souvient-il. Puis, avec les années, la connivence était telle qu’un regard pouvait suffire.

Si l’amitié entre les hommes est forte, il n’en va pas de même avec les lieux. Richard Peduzzi n’a parfois aucune empathie pour le bâti. «Au Palais des Papes, je ne voulais pas, pour un spectacle, de cette façade désordonnée. Il m’était cependant impossible de réaliser un décor vertical à cause des vents qui frappent parfois Avignon. J’ai donc imaginé la page d’un livre qui se retourne, un château inversé, un ventre qui respire. Plus on creuse dans la feuille de papier, plus on est inspiré», dit-il.

Pour autant, son intérêt à l’égard de l’architecture est particulièrement prégnant. Et son propos n’est, après tout… qu’architecture.

«L’architecture est en moi, l’architecture est la reine des arts, affirme-t-il. Je regarde, dans les villes, toutes les fenêtres murées, j’essaye de comprendre ce qu’il y a à l’intérieur d’un mur. Un cardinal m’a, un jour, parlé de murs imbibés de prières. Cette image m’a plu».

03().jpgIl aime donc à citer Franck Lloyd Wright, Andrea Palladio ou encore Etienne-Louis Boullée mais regrette de par trop que l’architecture ne soit pas assez enseignée. «Il faut parler de proportions !», lance-t-il.

Son obsession ? «Ne pas voir la technique de la connaissance». «C’est ne pas voir ce que le scénographe fait, c'est apprendre à s’effacer». L’homme évoque ainsi ces propositions pour d’illustres expositions : Mantegna, Titien, Rembrandt… mais aussi les espaces intérieurs du Pavillon Français de l’Exposition universelle de Séville en 1992.

Toutes les constructions de Richard Peduzzi se veulent, au-delà de tout obstacle, des «lieux d’évasion et de rêves, des concentrations de pensées»… et peut-être même des murs chargés de prières et d'incantations, bref une architecture de l'enchantement éphémère.

Jean-Philippe Hugron

* Là-bas, c’est dehors, éditions Actes Sud, 296 pages, 43 euros
https://www.actes-sud.fr/catalogue/theatre-arts-du-spectacle/la-bas-cest-dehors-ne

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