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Chronique | Fear And Loathing In Val de Marne : scène 4 (20-02-2019)

La banlieue… Donatien Frobert la pratique en regardeur...peut-être même en voyeur. Il observe son paysage singulier, sans cesse changeant, au son d’une «plénitude jazzy et latino d’une fin de journée à LA». C’est du moins ce qu’il nous propose à travers cette quatrième et dernière scène d’une odyssée urbaine en Val-de-Marne. 

France

Scène 4 : le chantier du futur, nuit

Bande originale : Renaud, « La tire à Dédé ». Album Ma Gonzesse. Pour les rodéos en Dodoche, l’imaginaire des faubourgs, des accordéons au grand cœur, et des filouteries interlopes

Le terrain vague est un décor essentiel et récurrent de la banlieue. Le luxe de l’espace, même temporaire, la friche où la nature subsiste en attendant les terrassements des tractopelles gourmands et les assauts des foreuses à micropieux et des sonnettes de battage.

Le terrain vague dure parfois des années, des décennies, quand une mairie attend la dernière expropriation, et parfois on voit, au milieu d’un lotissement déjà racheté et rasé, se dresser, solitaire, la dernière bicoque où un ultime acharné se barricade, juste pour faire valoir son droit à vivre où il veut même si c’est au Sud de Nulle Part (difficile de ne pas imaginer un vieux Bukowski ou une Ma Dalton à winchester occuper ce rôle, avec des dizaines de chats, de la gnôle en réserve dans la cave, de la musique à fond, et des journées passées à calligraphier des pancartes de résistance contre les pelleteuses). C’est parfois insensé, mais c’est aussi impossible de ne pas avoir de la sympathie pour ces petits empêcheurs de tourner en rond. Il y en a pas mal dans Vitry et Ivry, deux villes en complète transformation, autrefois occupées par des hectares de sites industriels et désormais en reconversion. Sauf que les petits pavillons en bordure des terrains rachetés, victimes collatérales, ne sont pas d’accord pour décamper sur ordre de la maréchaussée. Les banderoles, affiches, tracts, fleurissent aux balcons de ces baraques qui sont réticentes à abandonner leur histoire, leurs murs, pour les beaux yeux du progrès, fût-il justifié.

Quoi qu’il en soit, ici, le terrain est conquis. Comme Armstrong qui plante le drapeau yankee sur la Lune, la grue atteste de la prise de possession des lieux.

Prise de vue de la scène : à travers une clôture de chantier. Le premier plan est mangé de chiendent et d’herbes hautes, ça sent le western crépusculaire, le vent siffle et les boules d’herbes sèches roulent paresseusement à l’heure du duel…Buffalo Grill, encore ! Le sol tassé atteste du début des travaux, et il semble même que des coffrages soient déjà en place pour ériger un immeuble. A l’arrière-plan, une diagonale touffue intrigue : ce sont des tilleuls, qui jalonnent une allée. De loin, cela semble accueillant, mais il s’agit en réalité d’un dépôt de camions poubelle. Et à cette heure avancée d’un mois d’août caniculaire où la température daigne enfin redescendre à des niveaux tolérables, et où le cycliste oisif range son appareil photo, les éboueurs affluent, petite poche de vie au milieu de rien, pour prendre leur service et accomplir leur besogne. Au loin, un bruit inquiétant se fait entendre : les milliers de poulets d’un abattoir de volaille qui se demandent pourquoi il fait tout noir. On n’est pas dans un western, faute de vautours il nous reste les poulets.

Cinq mois ont passé et il ne reste que ces instantanés et ces étranges souvenirs brumeux pour nous rappeler de ces décors immobiles traversés durant cette soirée de canicule. Difficile de croire, dans cette soirée de bruine froide de novembre, que ce Les Ardoines Parano a bien eu lieu. Pour ne rien arranger, le pauvre cowboy solitaire à bicyclette qui reviendrait aujourd’hui sur ses pas serait totalement désorienté, sans même tenir compte du cycle des saisons : les précaires campements de roms ont été démantelés puis reconstruits à quelques dizaines de mètres ; des entrepôts rasés sont devenus terrains vagues ; les terrains vagues ont vécu plusieurs phases de travaux et les logements sortent de terre ; les grues ont fait des petits. Les cheminées de la centrale électrique dominent encore les berges de la Seine, mais plus pour longtemps…

En réalité, ces coins malaimés ne sont jamais vides. Certains ont les paysages de la nature interchangeante, les marées atlantiques, les neiges alpines…Nous avons les sables mouvants de la périphérie. Avec la bonne focale, et suffisamment de temps pour errer sans but, on découvre qu’ils fourmillent de scénarios, ou au moins, de décors pour inventer notre propre cinéma.

Donatien Frobert

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MH Shell | archi-guide | Montréal QC | 11-03-2019 à 17:35:00

Magnifique cet article. Merci

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