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Portrait | Marina Tabassum, une architecte à Dacca (05-10-2016)

Lauréate du Prix Aga Khan 2016 pour la mosquée Bait-ur-Rouf située à Dacca, Marina Tabassum dessine les contours d'une pratique originale de l'architecture au Bangladesh, loin des majors de la construction et autres grands promoteurs. Retour sur un parcours hors des sentiers battus.

Aga Khan | Bâtiments Publics | Cultes | Brique | Bangladesh

De petites lunettes cerclées de noir et des cheveux légèrement grisonnant parfois attachés en catogan. Marina Tabassum est architecte. Elle est l'une des rares femmes à pratiquer en son nom, à Dacca, même si les écoles d'architecture du Bangladesh accueillent désormais plus de jeunes étudiantes que d'étudiants.

Depuis l'Occident, il semble toujours intrigant qu'une femme puisse réussir dans un pays où la religion majoritaire est l'Islam. En témoigne une question d'Architecture AU, revue spécialisée australienne qui s'interroge sur ce succès. Marina Tabassum y répondit simplement : «Le Bengale a toujours été différent du reste du sous-continent indien. Nous avons des sociétés matriarcales depuis des siècles. […] Je pense que cela est à relier au climat dont nous bénéficions et de ses températures modérées qui n'imposent au corps aucune difficulté particulière [...] Aussi, femmes et hommes ont toujours travaillé côte à côte tant et si bien que la femme n'a jamais été considérée comme secondaire ou comme nécessitant une protection quelconque. Je pense que cette séparation entre les sexes est survenue dès lors que de nouvelles religions sont apparues lesquelles portent bien souvent une vision patriarcale de la société».Quoi qu'il en soit, Marina Tabassum a su se faire une place.

Parmi les projets les plus appréciés de cette architecte, compte celui d'une moquée érigée sur un terrain donné par sa grand-mère à une communauté religieuse. Achevé en 2012, l'édifice n'est remarqué que quelques années plus tard et obtient aujourd'hui seulement le Prix Aga Khan. Voilà néanmoins l'occasion d'un coup de projecteur à même de révéler aux yeux du monde la pratique d'une femme qui assure, jusqu'à ce projet, n'avoir jamais, comme bien des Bangladaises, mis les pieds dans une mosquée.

02(@RajeshVora).jpg«J'avais néanmoins rédigé un ensemble de directives pour un projet de mosquée à Abu Dhabi. A l'époque je m'étais inquiétée qu'une femme puisse dicter, là bas, la manière dont devrait être ce genre de réalisation ; sur ces questions, le Bangladesh se révèle complètement sécularisé. Nous avons malgré tout mené une étude approfondie de constructions religieuses vernaculaires ayant plus ou moins résistées au temps sur une aire allant d'Abu Dhabi à Ras el-Khaimah à travers tous les Emirats Arabes Unis. En associant à ce travail une analyse des matériaux et des techniques constructives, nous avons pu définir l'essence d'une architecture émiratie», explique-t-elle au périodique australien.

03(@RajeshVora).jpgL'architecte assure plus loin avoir réussi à surpasser ses craintes – mais également celles de ses commanditaires – en apportant un travail permettant au pays de pouvoir engager une réflexion sur la réinterprétation d'un langage architectural traditionnel alors perdu.

Voilà donc révélé une approche qui semble empreinte de cet esprit désormais félicité de par le monde. «J'apprécie toujours, dans ma pratique, ancrer l'architecture dans son territoire. Ses racines se trouvent dans l'histoire, la culture et le climat. Ce n'est pas seulement une question d'esthétique. C'est davantage un travail sur la manière de combiner tous ces éléments en un langage architectural. Dans ce cas [celui de la mosquée Bait-ur-Rouf, ndlr], l'important n'était pas de faire référence à l'architecture islamique mais aux constructions historiques du Bangladesh», explique l'architecte au quotidien bangladais, The Daily Star.

04(@RajeshVora).jpgL'auteur de l'article sus-cité, Naimul Karim, évoque sa surprise, une fois sur place, après de longues heures de recherche, de n'avoir trouvé ni dôme, ni minaret. «Regardez l'histoire de l'architecture des mosquées. Elle tire son origine de la forme d'une maison. Ce n'était, au départ, qu'une simple pièce où les gens se retrouvaient pour prier. [..] Le dôme, par exemple, n'a été introduit que pour des raisons techniques afin de couvrir le plus large espace possible. Ce n'est qu'avec le temps que ces attributs sont devenus les symboles de l'architecture sacrée. Nous avons cependant aujourd'hui d'autres moyens technologiques pour créer de vastes toitures», soutient-elle.

Aussi, pour Marina Tabassum, la question posée à travers ce projet n'était pas «symbolique» mais «spirituelle». Pour ce faire, elle s'en est retournée aux fondements d'une pratique. Des volumes simples d'abord et une organisation héritée des mosquées du Sultanat du Bengale, ensuite.

La brique, quant à elle, était une évidence. «C'est le seul matériau dont nous disposons. Nous n'avons pas de pierre et nous pouvons bénéficier d'une force de travail bon marché. Dès lors, quand nous avons des projets dont les budgets sont réduits (comme c'est souvent le cas), nous mettons en œuvre ce matériau», explique-t-elle.

05(@RajeshVora).jpgEn lui attribuant le Prix Aga Khan, le jury félicite Marina Tabassum d'avoir défié le «statu quo» et encense «la robuste simplicité qui ouvre, lors de la prière, la contemplation mais aussi une profonde réflexion».

Ce projet rejoint ainsi une série de réalisations frugales d'ores et déjà reconnues pour leur qualité. Il y avait certes, plus prestigieux, le musée de l'indépendance du Bangladesh alors qu'elle était associée avec Kashef Chowdhury (également lauréat du Prix Aga Khan 2016 pour le Friendship Centre) au sein de l'agence Urbana. Mais il y eut, ensuite, d'autres constructions signées, cette fois-ci, MTA, sa propre agence fondée en 2005. Parmi elles, un ensemble résidentiel dénommé A5 où l'architecte a fait montre d'un usage innovant de matériaux recyclés.

Depuis, seule la petite échelle semble intéresser Marina Tabassum. «J'ai surtout décidé de ne pas travailler pour des promoteurs immobiliers car ils ne vous laissent que peu de liberté et, dans ce contexte, il est difficile de se mettre au défi. J'ai pu faire quelques-uns de ces projets s'ils me permettaient d'aller plus loin, mais en règle générale, je les évite. Cela signifie aussi que j'ai peu de change d'obtenir des commandes publiques… bref, je me suis repliée toute seule dans un petit coin...», confie-t-elle à la revue australienne.

A en croire l'aura internationale que Marina Tabassum semble désormais acquérir, il y a fort à parier que ce coin ne restera pas longtemps si petit…

Jean-Philippe Hugron

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