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Exposition | L'architecture, dans ce trou ? (15-06-2016)

Le Pavillon uruguayen de cette XVe Biennale d'Architecture de Venise présente... un trou... Au milieu d'une pièce vide, sur le sol, une petite motte de terre signale ce fameux orifice. Pas très grand, ni très profond... A première vue, rien d'exaltant. A ce moment, deux visiteurs ressortent d'une autre pièce voisine couverts et encapuchonnés d'un plastique vert... voilà qui est aussi mystérieux qu'abscons. Alors, les nouvelles du front relèvent-elles du néant ?

Biennale d'Architecture de Venise | Biennale 2016 |

«Nous n'avions pas d'argent», prévient Matteo Locci, assistant du commissaire du Pavillon. «Alors, nous avons imaginé proposer un poncho en plastique pour que chacun devienne invisible et puisse voler quelque chose dans un pavillon de la Biennale et nous le ramener ici», poursuit-il.

Bref, il faut sans doute comprendre que l'architecture est exercice cleptomane. Les nouvelles du front sont donc offertes au vol.

Et ce trou ? «C'est un dispositif révolutionnaire», sourit Matteo Locci. Pendant qu'il répond, il range soigneusement dans un réduit catalogues, sacs, stylos volés par quelques visiteurs.

«C'est la thèse du commissaire du pavillon, Marcelo Danza», poursuit-il. Mais voilà qui n'avance pas beaucoup. «Les trous sont une manière créative de rentrer en dialogue avec la ville. C'est aussi une autre manière d'entrevoir son rapport à l'architecture. Ce travail est né d'une histoire assez récente, de cette guérilla urbaine menée dans les années 60 par un groupe d'extrême gauche, les Tupamaros, à Montevideo», raconte-t-il.

A cette époque, la dictature faisait rage. L'opposition, souterraine, n'avait pour moyen d'action que la discrétion et la surprise. «Tous ces gens faisaient donc des trous !», lance Matteo Locci.

«Il y a quinze jours encore, un trou a été découvert dans un bar de la ville à quelques mètres d'une prison. D'aucuns pensent qu'une centaine de personnes ont utilisé ce tunnel pour s'évader. La ville entière est faite de ces passages : pour dévaliser des banques, commettre des kidnappings ou encore retrouver la liberté», raconte-t-il.

Dans un texte présenté dans le catalogue de l'exposition, Marcelo Danza explique ce phénomène. Il débute par une citation reprise d'un texte datant de 1969 intitulé 'Tupamaros, stratégie et action' : «Nous n'avons pas de lieux inexpugnables sur le territoire uruguayen pour installer et faire perdurer un foyer guerrillero et ce, même s'il existe, en pleine campagne, des endroits dont l'accès est difficile. Nous avons en revanche une grande ville de 300 km² qui permet le développement de la lutte urbaine».

Dès le début des années 60, à l'image d'une révolution rurale engagée à Cuba mais aussi en Colombie, des mouvements paysans se sont formés en Uruguay emportés par intellectuels et universitaires du pays. «Après une analyse du territoire […], le leader des Tupamaros, Raúl Sendic a conclu l'impossible viabilité de la guerrilla rurale en Uruguay du fait d'une nature peu occultante. Les Tupamaros devaient opter pour un autre chemin : la guerrilla urbaine», écrit-il.

02().jpg«Tous les vendredis, au lieu d'aller danser, nous descendions dans les égouts». Marcelo Danza rapporte cet étrange témoignage. Au début des années 60, la nuit venue, dans Montevideo, de jeunes hommes et femmes parcourent les égouts de la ville. Ni procession religieuse, ni ubuesque divertissement, il s'agissait là d'une prise de possession d'un territoire. Le temps était à la cartographie des réseaux souterrains. In fine, ce que les révolutionnaires cubains ont trouvé dans la Sierra Maestra ou les Colombiens dans la forêt, les Tupamaros le trouvèrent sous leurs pieds.

L'enjeu était donc de disparaître mais aussi de «générer un labyrinthe dans un espace public». Débuta alors «la construction de l'envers».

«L'obsession moderne est d'habiter l'air, de défier la gravité structurelle et d'aboutir à l'immatérialité. La meilleure synthèse de cet idéal est le gratte-ciel de verre. La stratégie de l'envers suit un chemin opposé : elle repose sur l'opportunité d'habiter l'épaisseur, de gratter le sol et les murs», note Marcelo Danza.

S'en suit alors une lecture de la ville et, de fait, de l'architecture. «La projection culturelle ou les aspects stylistiques importent guère […] seuls sont pris en comptes les faiblesses, les cavités et les potentiels pour abriter l'insoupçonné», écrit-il.

Le «point de contact» entre les «deux mondes» est désigné sous le nom de «trampa», littéralement, le «piège». Pour autant, la ville n'est pas entièrement rejetée dans sa forme officielle. Bien au contraire : «L'espace public, surveillé à outrance, a toujours été une cachette propice pour les activités clandestine. L'occultation réside aussi dans la sur-exposition. Les espaces urbains ouverts, notamment lors de grandes manifestations publiques a été le lieu de cachette en présence et au regard de tous. Contacts et relations entre Tupamaros ont été fréquentes sur les places mais aussi les plages, perdus dans la foule», soutient-il. Tout est ensuite question de «compartimentage» et de «camouflage».

La boucle est-elle pour autant bouclée avec ces étranges panchos distribués à l'entrée ? Difficile de le savoir. L'exposition se perd dans un autre sujet concomitant à l'effondrement de la dictature, à savoir la catastrophe aérienne du 12 octobre 1972 dans la Cordillère des Andes et l'épopée de ses quelques survivants.

L'enjeu serait alors à travers ces histoires «nationales» d'émettre un manifeste «anti-architectural». Voilà de quoi perdre le visiteur qui peut largement s'en tenir à la description et à l'étrange analyse d'un front révolu.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

LilianaA | 16-06-2016 à 10:27:00

Je retrouve bien "l'esprit du vent" de cette ville.
Ca a du sens, comme chez Beckett, celui de l'absurde et celui-ci peut-être plus honorable que celui de la prétention!
On oublie parfois ce qui signifie être parmi les peuples les plus cultivés du monde et pas pour autant appartenir au G8! L'absurde est la seule chose a revendiquer.

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