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Portrait | Porro-de la Noue, à la poursuite du conte (09-09-2015)

L’histoire continue. Un univers de vitraux, d’oiseaux, d’ogives, de seins et de tétons. L’exubérance n’a d’égal que la dignité qu’offre l’architecture à ses usagers. La forme et le style sont la griffe d’une profession qu’une culture trop cartésienne et moderniste voudrait réduire à la plus froide vision techniciste. Renaud de la Noue, sur le chemin ouvert avec Ricardo Porro, poursuit avec constance, un idéal poétique. 

France | Ricardo Porro & Renaud de la Noue

Il n’est désormais possible de rencontrer Ricardo Porro qu’à travers ses édifices. Renaud de la Noue, son associé, porte désormais seul le flambeau. Les bureaux du IXe arrondissement, loin d’un sanctuaire, sont ceux d’une agence en activité. Les maquettes aux folles circonvolutions se bousculent et les perspectives de nouveaux projets s’affichent en grand.

A l’image, le style – ce mot aujourd’hui parfois censuré – est le même. Peut-être l’agence Porro-de la Noue est elle l’une des plus reconnaissables. «Nombreux sont ceux qui désignent notre architecture comme organique, romantique ou expressionniste», assure Renaud de la Noue en précisant que ces mouvements n’ont, de toute façon, jamais été «dominants».

02(@RdelaNoue)_B.jpgAlors, de Klerk, Steiner, Wright, Scharoun s’invitent rapidement dans la conversation. A Jean-Christophe Polgar, collaborateur de l’agence depuis de longues années, de résumer l’attache même de Ricardo Porro : «il est un architecte de culture germanique». Et Renaud de la Noue de reprendre, au présent également, «qu’il est un cubain qui vit dans le ciel des noces de Figaro : N’est-ce pas l’histoire d’un compositeur autrichien qui écrit un opéra, à partir d’un récit en français situé en Espagne, sur un livret en italien ?», s’amuse-t-il. Il en va ainsi d’un homme portant en lui toute la fantaisie et la liberté des îles caraïbes.

 «Ricardo a fait ses études à Cuba et suivi les CIAM depuis Venise. Il a fait venir à La Havane Walter Gropius, figure archétypique du mouvement moderne où l’architecte doit disparaître devant son œuvre et produire une solution uniforme et non située» explique-t-il.

Villas modernistes, les premières lignes tracées sont résolument blanches. Puis la fuite au Venezuela face au régime batiste et le retour, après la Révolution, signent une nouvelle architecture davantage expressive. Les écoles d’arts commandées par Fidel Castro en seront les premiers exemples.

Le départ en France amène une autre vie. Ricardo Porro se fait, aux premières heures, davantage sculpteur. Parallèlement, il enseigne. «Mes professeurs me parlaient systématiquement du mouvement moderne. Ricardo, lui, évoquait la liberté, la beauté et la personnalité de l’architecte» ; Renaud de la Noue, qui avait choisi son orientation professionnelle après la révélation suscitée par la visite de la Philharmonie de Berlin, avait trouvé en cet homme original un maître-à-penser.

 «Il était le seul à nous interpeller sur les plafonds qui descendent, les hauteurs qui diminuent alors que les moyens financiers augmentent et que la technique s’améliore. Il lui semblait que la société devenait de moins en moins exigeante sur la qualité des espaces et de la ville», se souvient-il.

03(@RdelaNoue)_B.jpgDe son côté, Renaud de la Noue, sans doute révolté par ce triste constat, s’en va, après l’école d’architecture, en Jordanie, trois ans durant, pour travailler à la restauration d’un temple. Au retour, Ricardo Porro est toujours à Paris. «Pendant des années, il s’est associé à ses élèves sans jamais vouloir d’ailleurs afficher la posture du maître. J’avais beaucoup de respect pour lui mais j’osais remettre en cause ses choix. J’aimais alors discuter et débattre avec lui», poursuit-il.

De ces échanges passionnés, nait une première étude : un contre projet pour les Halles. Depuis, la collaboration a été fructueuse. Une agence commune est née. «Ricardo était connu dans les années 80 grâce, notamment, à ces projets cubains. La Sodedat, une société d’économie mixte de Seine-Saint-Denis faisait alors travailler tous ceux qui se montraient en dehors du mouvement moderne. Jean Renaudie et  Renée Gailhoustet étaient alors des contre-figures emblématiques. Nous avons ainsi été sélectionnés pour des concours», indique-t-il.

Les premières opérations sortent de terre. Les formes sont émancipées de toute contrainte doctrinaire. «De faire une telle architecture était et reste un risque. Plus elle se montre complexe et ambitieuse, plus elle paraît chère. Pourtant la liberté formelle nous permet des économies. Prenez un carré. Que faites-vous de son centre ? Les formes organiques évitent les pertes d’espace. Nous optimisons les surfaces et limitons les circulations». CQFD.

«Nous avons toujours construit dans les enveloppes prévues», se défend Renaud de la Noue. Les matériaux sont toujours simples et la mise en œuvre la plus efficace possible. «Notre principal souhait est que nos bâtiments donnent de la dignité à ses usagers», revendique-t-il.

Tous sont différents. Ici, une caserne de CRS qui se veut une référence aux batailles d’Uccello. Là, un collège en hommage à Labrouste. L’agence est emprunte de positivisme, parfois même de naïveté. «Quand nous parlons d’architecture organique, nous pensons à son fonctionnement. Les lignes peuvent être ensuite zoomorphes ou anthropomorphes. Nous voulons un vocabulaire qui se rapproche de la nature et des formes humaines. Quand Ricardo a conçu l’école d’art de La Havane, n’avait-il pas fait une forêt de seins et de tétons ? Ce rapport à la forme et à l’anthropomorphisme est sans doute la marque sud-américaine de Ricardo», débute-t-il.

En France, le style, la forme et la beauté sont des sujets tabous. Quel architecte osera parler d’esthétique ? La culture cartésienne est vraisemblablement coupable, selon Renaud de la Noue. «L’art nouveau n’a duré que dix ans en France. Guimard est parti mourir aux Etats-Unis et ses gares, notamment celle de la Bastille, ont été détruites dans la plus grande indifférence. Il aura fallu que le MoMa fasse entrer Guimard dans ses collections pour qu’on daigne le regarder. La pudeur française à l’égard de la forme est gênante et castratrice», soutient-il.

04(@RdelaNoue).jpg «Nous ne faisons aucunement de la sculpture», reprend Jean-Christophe Polgar. «Nos projets s’organisent d’abord sur un principe fonctionnel», assure Renaud de la Noue. De fait, si un projet adopte les contours d’un oiseau, si une salle de classe forme une aile et un préau un bec… c’est qu’il en va aussi de la poésie de l’architecture. «Et cet oiseau, personne ne peut le voir», sourit-il. Sauf peut-être l’œil de dieu.

Alors, si l’œuvre dénonce la rigide modernité, est-elle pour autant postmoderne ? «Cette génération d’architectes a souffert d’un effet de mode. Le postmodernisme ne croyait certainement pas en l’histoire ni même au vocabulaire qu’il prétendait réutiliser. Ce n’était qu’une manière cynique voire amusante d’user d’un langage. Ricardo, lui, fondait son propos sur l’histoire. Il se voulait héritier de Borromini sans emprunter son lexique».

Il en va donc de la permanence. Presque jamais, sauf peut-être à ses débuts, aux heures des premiers tâtonnements, Ricardo Porro n’a changé de philosophie. «Il est un romantique, un latin, il aurait pu être de ces espagnols révolutionnaires. Tout est conçu par la pensée et l’envie. Un bâtiment ne doit jamais être anonyme et banal, sans quoi un architecte serait inutile. Nous ne sommes pas là pour répondre uniquement à des questions techniques et hygiénistes. C’est pour cela que notre profession a perdu du terrain aujourd’hui» lance Renaud de la Noue.

05(@RdelaNoue).jpgAux dires de l’architecte, le style de l’agence n’a dès lors jamais évolué. «Nous pourrions refaire notre premier projet de la même manière», assure-t-il. Tout est question de courbes et de forces voire même, de constance.

L’esprit de Ricardo Porro règne. Renaud de la Noue s’en fait alors le garant.   

Jean-Philippe Hugron

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