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Edito | L'architecte, le marteau et l'enclume (13-11-2013)

En France, au plus grand salon de la construction du monde et de l'univers, la passion de l'architecture, c'est quoi ? Couper les cheveux en quatre ? Faire des ronds dans les coins ? Des conférences ? Réfléchir ? A l'heure de Batimat 2013, quand l'architecture est censée être célébrée, voyons qui y pense. Et qui dit, ou ne dit pas, quoi. Voyons d'où vient l'hommage.

Batimat | Ile-de-France

D'hommage par les Géants

Les géants français de la construction, que disent-ils ? Hum... Pas grand-chose au fond, quel que soit le hall d'exposition, puisqu'ils sont d'une discrétion de vierge effarouchée. Comment communiquer, il est vrai, surtout auprès de professionnels avertis quand le moins discret de nos deux Pritzker lui-même se retrouve les vis et le boulon coincés dans une main de fer. Et qu'importe le gant de velours.

Allons quoi, par exemple, dans le grand bain du Havre, s'il y a des problèmes de colle, ce serait le problème de l'architecte ? Et l'entreprise générale n'est qu'une cloche ? Vrai, ce Pritzker n'est pas un adepte du chantier mais, vraiment, se gourer sur la colle des céramiques ? Et à la Philharmonie et ses O.S. (ordres de service) qui se multiplient, serait-ce entièrement la faute de l'homme de l'art ?

Notons d'ailleurs que si un Pritzker français, eu égard à la qualité de ses partenaires, se retrouve, une fois, deux fois, passionnément, entre l'enclume et le marteau, voilà mauvaise nouvelle pour Shigeru Ban, architecte sur l'Ile Seguin d'un projet en PPP et lauréat avec le Conseil général des Hauts-de-Seine, à l'automne 2013, d'un prix tout à fait flatteur : 'Prix des PPP de l'Eco-culture'*. Oh ! Entre l'enclume et le marteau, le fer est battu tant qu'il est chaud.

Alors, Villepinte ce n'est pas Cannes et, à Batimat, de la part de ces géants cocorico, point d'hommage.

Si les starchitectes français, même Pritzker, en sont réduits à manger de la couleuvre, qu'en est-il du menu tout au long de la chaîne alimentaire ?

Ah oui, crise oblige, nombre d'agences ne s'émeuvent plus guère de signer des plans de promoteurs. Et leurs collaborateurs de se cogner des 3D de réseau électrique... Ils n'ont même pas le choix du design de l'interrupteur mais font bien, sans doute, d'être heureux d'avoir du boulot.

«Existe-t-il une réelle stratégie de résistance citoyenne face au diktat de Washington ? Peut-on dire 'non' aux pitoyables pseudo-arbitres du bon goût démocratique de Paris-sur-Seine ?», s'interrogeait Rudy Ricciotti en 2005**.

En 2013, en quelque pavillon que ce soit, la plupart des expos d'architecture dont on cause - dont la sienne - sont sponsorisées par le CAC 40 et ses filiales. Valeur ajoutée à l'intelligence - nous parlons ici de celle du commissaire ? Hum... Joker ! 

D'ailleurs, en la ville lumière, déjà une Cité de l'A. décorée de décalcomanies telle une Formule 1 ou une Philharmonie. Et Philémon qui n'en revient pas.

Alors, pour l'hommage des géants français du bâtiment à l'architecture, voilà Nicolas Michelin également prévenu.

L'hommage à la mode de Caen

Soudain, à Batimat, en zone intermédiaire, deux jeunes femmes s'expriment avec excitation. Elles parlent de leurs fournisseurs, de leurs chantiers, de leurs clients et de la tête de ce commercial sur le salon qui ne les a pas vues arriver. Deux professionnelles !

«Salut les filles». (OK, on se calme, le mot est utilisé ici par effet de contraste).

Elles sont de Caen, Normandie. L'une fait dans l'enduit - enduiseur, jointoyeur, peintre, plaquiste, électricien -, l'autre dans l'échafaudage. Les deux sont un jour venues prêter main forte, la première à son frère, la seconde à son mari. Sont jamais reparties. «Les mecs, ils ne savent pas mâcher du chewing-gum et marcher en même temps», se marrent-elles. Aujourd'hui, ce sont elles les 'cheffes'.

D'ailleurs, l'environnement mec, elles savent. Il n'y a que des mecs autour d'elles. L'échafaudage et l'enduit, cela demeure, pour les pros, un métier. Tout ça pour dire que pour madame et madame, le moindre devis, ce n'est pas exactement du bricolage.

N'empêche, les deux copines avaient une façon de parler chantier qu'il était clair qu'elles devaient avoir, à un moment ou à un autre, affaire aux architectes.

«Alors, les architectes, qu'en pensez-vous ?».

Elles ont d'abord ri beaucoup, se moquant des us et costume de l'homme de l'art. Pour ne pas éveiller leurs soupçons, rions avec elles. Puis, elles sont devenues sérieuses.

«J'aime bien discuter avec les architectes», dit la première, l'enduiseuse - OK, on se calme, le néologisme est un hommage. «C'est toujours très intéressant», poursuivit-elle. «Les architectes ont une vision du projet final que nous n'avons pas. Ils sont dans la théorie - la technique ce n'est pas leur fort - mais cela donne du sens à notre travail et j'en apprends toujours un peu plus et cela m'est utile pour mon projet suivant et ainsi de suite», dit-elle avec gravité.

«C'est vrai», dit l'autre. «Je les vois moins mais j'aime assez quand j'ai une chance de discuter avec eux du projet et qu'on se comprend. Il n'y a qu'un moment que je déteste, celui quand, finalement, l'architecte vient me dire comment je devrais monter mon échafaudage».

De cet éclat de rire féminin, Batimat 2013 se souvient encore, peut-être. A Caen, elles se refilent les bons clients.

Il demeure qu'au 'plus grand salon du monde', alors que deux blondes devaient encore prendre la route, se cogner les embouteillages parce qu'en France on a tout prévu et que demain, en Normandie, il y avait du travail et des équipes de lascars prêtes à foncer comme des formules 1 aux ordres du boss, au détour des stands de Batimat donc, il demeure que là était soudain, sans arrière-pensée, un hommage sincère aux architectes et à leur métier.

Certes, il ne s'agit là que du respect de deux professionnelles qui, en Province - foin de toute communication et finance parisiennes -, réfléchissaient en toute intelligence et avec attention à la place de l'architecture dans leur métier et dans leur vie. 

Bonne nouvelle : s'il y a de la place à Caen, il y a de la place partout.

«Stratégie de résistance», comme l'imaginait l'ami Rudy ? Pas même.

Pour l'architecte, demain est un autre chantier.

Dans l'appel d'offres, c'est qui déjà pour le lot 'Echafaudage' ?

Quant aux starchitectes peu discrets, Faust sans doute.

Christophe Leray

* Les Prix des PPP sont validés pour leur attribution par la Mission d'Appui aux PPP du Ministère de l'Economie et l'Institut de la Gestion Déléguée, sur proposition du Club des PPP et remis chaque année lors des Rencontres Internationales des PPP. Ouf !
** Blitzkrieg : De la culture comme arme fatale, de Rudy Ricciotti et Salvatore Lombardo. Editions Transbordeur. Broché. 2005

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