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Etats-Unis | Le Louvre-Lens : clap de fin pour l'effet Bilbao ? (16-01-2013)

Dans un article paru le 14 décembre 2012 dans The Atlantic Cities, supplément du magazine culturel américain The Atlantic, Kriston Capps présente le Louvre-Lens, inauguré le 4 décembre dernier. En fait, le journaliste compare la nouvelle antenne du Louvre au Guggenheim de Bilbao pour, in fine, en déduire un parallèle plus pertinent avec le Pompidou-Metz. Une analyse édifiante.

Culture | Bâtiments Publics | Etats-Unis | SANAA

LE LOUVRE-LENS, DERNIER RIDEAU DE L’EFFET BILBAO
Kriston Capps | The Atlantic Cities

ATLANTIC CITY - La ville de Lens, en France, est connue pour deux choses : le terril le plus haut d’Europe et le Racing Club de Lens. Pas de quoi se vanter : le RC Lens fut relégué en ligue 2 en 2011 et les mines de Lens n’ont pas produit de charbon depuis les années '60.

Or, cette semaine, une nouvelle institution a ouvert ses portes, laquelle changera sans doute non seulement Lens mais toute la région Nord-Pas-de-Calais : le musée du Louvre-Lens.

En tout cas, tel en est l’espoir. Le musée du Louvre-Lens est le tout dernier terrain d’essai - peut-être bien l’ultime - de l’effet Bilbao. Souvenez-vous du pari d’environ 200 millions de dollars fait par la ville de Bilbao au début des années 1990 quand fut érigé un Musée Solomon R. Guggenheim en région basque.

Le défi fut remporté, à la fois culturellement et économiquement : le Guggenheim de Bilbao, conçu par Frank Gehry, est une référence du XXe siècle et son succès fut sans doute plus efficace que n’importe quelle autre institution culturelle pour convaincre élus et promoteurs que les transformations économiques accompagnent les méga-projets.

Pour autant, cette impression est peut-être erronée dans la mesure où d’autres villes - des villes comparables à Lens, d’ailleurs -, ayant tenté de suivre l’exemple de Bilbao, n’ont rencontré qu’échec et frustration.

02(@LucBoegly)_B.jpgAujourd’hui, Lens ne ressemble que peu à ce qu’était Bilbao avant l’arrivée du Guggenheim. 

Bilbao est plus vaste : la cité basque comptait environ 360.000 habitants en 1996, sans compter ceux de l’agglomération. Lens en compte moins de 40.000. 

Jusqu’aux années 1990, Bilbao cherchait à se transformer en devenant, d’un ancien hub portuaire de l’ère industrielle, une ville basée sur une économie de services.

Le PIB par habitant de Bilbao (évalué en euros actuels) était d’environ 15.000 euros en 1996, l’année précédant l’ouverture du musée dessiné par Frank Gehry.

A Lens, le PIB par habitant a fluctué entre 16.000 et 20.000 euros pendant les années 2000.

Bref, avec son terril, sa population moins conséquente et sans accès à la mer, Lens est dans une situation bien moins enviable que ne l’était Bilbao avant le Guggenheim. D’ailleurs, pour info, l'Athletic Bilbao n’a jamais été relégué de la première à la deuxième division de La Liga.

Alors qu’il est possible de comparer les villes de Lens et de Bilbao, le Louvre-Lens et le Guggenheim de Bilbao se ressemblent moins que ne le laisse suggérer leur statut d’antennes muséales haut-de-gamme.

Le Louvre-Lens est le premier satellite du Musée du Louvre. A l’opposé, le Guggenheim d’Abu Dhabi, quand - et si - il ouvrira en 2017, sera le cinquième musée de ce nom. Certes, le Louvre a commencé la construction du Louvre Abu Dhabi mais, pour l’instant, la livraison est reportée.

C’est en 2004 que Lens fut choisi pour accueillir le prochain musée du Louvre, par le premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin - qui en fit ainsi un projet national -, les départements du Nord et du Pas-de-Calais prenant en charge la facture de 103,4 millions de dollars, sans compter les honoraires de l’agence. Bilbao, elle, avait dû payer la fondation américaine Guggenheim 20 millions de dollars simplement pour obtenir le droit d’utiliser son nom, en plus des coûts de construction.

Sachant que le Guggenheim de Bilbao accueille environ 1 million de visiteurs par an, le jeu en vaut sans doute la chandelle. Pour sa part, le musée du Louvre-Lens espère attirer moitié moins de visiteurs et éviter les pièges de l’effet Bilbao.

03(@JulienLanoo)_B.jpgLa différence entre ces deux musées commence par l’architecture. SANAA, l’agence japonaise fondée par les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa récompensée du Pritzker Prize en 2010, n’a pas inventé la roue avec le Louvre-Lens, que l’agence a conçu en collaboration avec l’architecte Tim Culbert. Apparemment, le bâtiment est un beau représentant du modernisme cristallin qui définit le style de SANAA, qui a d’ailleurs également conçu le New Museum à Lower East Side, New York.

Il y a fort à parier que le cube en verre élongé dûment éprouvé n’engagera ni dépenses excessives quant à la maintenance ni frais inattendus pour rattraper le dessin. SANAA a choisi la simplicité. Le résultat peut paraître incongru à Lens, mais il forme un nouveau venu tout a fait convenable au registre mondial des musées d’art moderne.

A l’époque où les décideurs du New Museum et du Louvre choisirent SANAA, l’agence était alors une étoile montante et n’avait pas la notoriété qui est la sienne aujourd’hui.

Les institutions ayant recherché l’effet Bilbao ont l’habitude de viser trop haut - notamment en sollicitant Franck Gehry lui-même -. Par exemple, alors qu’elle était au coeur d’une tourmente financière au début des années 2000, la Corcoran Gallery of Art à Washington D.C voulait construire une extension parée d’une façade signée Franck Gehry, pensant que le nom de l’architecte suffirait à attirer à la fois des investisseurs et le public. Entre l’inflation et la crise économique qui suivit le 11 septembre, ce projet ne vit jamais le jour.

Autre exemple : Biloxi, dans le Mississippi, une ville qui ne peut même pas se vanter d’héberger une équipe sportive perdante, a mandaté Franck Gehry pour construire un campus de cinq bâtiments pour son Ohr-O’Keefe Museum of Art. Là-bas aussi, les prix du projet se sont envolés, une fois inclus le prix de l’assurance nécessaire pour couvrir le risque d’inondations et la préservation des oeuvres d’art de l’humidité. Un architecte local aurait sans doute appréhendé différemment la conception du projet ; d’ailleurs, seul l’un des cinq bâtiments a ouvert et le musée s’est vu dans le besoin de faire appel à la ville pour obtenir des fonds afin d’empêcher que le projet ne s’effondre sur lui-même.

04(@JulienLanoo)_B.jpgMême Bilbao a souffert de l’effet Bilbao. Dans leur ouvrage paru en 2005, The Globalized City : Economic Restructuring and Social Polarization in European Cities, les chercheurs Frank Moulaert, Arantxa Rodriguez et Erik Swyngedouw ont étudié Bilbao et son Guggenheim parmi neuf études de cas européennes, qui incluaient le pari d’Athènes à l’occasion des Jeux Olympiques et l’expérience de Lisbonne en tant qu’hôte de l’Exposition Universelle en 1998.

Les auteurs ont découvert qu’à Bilbao, le projet avait transformé la ville de différentes manières, inattendues pour quelques-unes, voire malvenues. Ainsi, exclusion sociale et stratification économique ont fait leur apparition. Les transgressions de la nouvelle élite économique sont, selon les auteurs, allées au-delà des plaintes visant habituellement les phénomènes de 'gentrification'. Bref, le choc de la croissance a eu des effets secondaires malheureux en matière de gouvernance urbaine et de participation démocratique.

De nombreuses villes seraient prêtes à endurer ces redoutées élites en échange des gains générés par le tourisme. Mais l’effet Bilbao n’a pas eu autant d’impact dans d’autres villes qui l’ont tenté et, de toute façon, la tendance à déployer des initiateurs culturels dans le but de générer des transformations économiques a pris fin avec la crise économique mondiale.

Le Louvre-Lens est l’un des derniers projets actés durant les temps d’enthousiasme et le maire de Lens, Guy Delcourt, décrit le musée de 28.000 mètres carrés* comme la 'bouée de sauvetage' de la ville post-industrielle.

05(@JulienLanoo)_S.jpgLe maire espère un miracle. Ce qu’il risque au contraire d’obtenir est une redite du Centre Pompidou-Metz, le musée d’art comptant 5.000 mètres carrés de surfaces d’exposition* conçu par Shigeru Ban pour la capitale de la Lorraine. Cette antenne-là connaît un inconditionnel succès. Construit à un prix raisonnable pour accueillir un peu plus de 500.000 visiteurs par an, le bâtiment a initié de nouveaux investissements économiques à Metz.

Le Louvre-Lens n’a guère besoin de faire beaucoup mieux ; c’est justement ce pour quoi il a été conçu.

Kriston Capps | The Atlantic Cities | Etats-Unis
14-12-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne

* Dans l’article en anglais, les surfaces sont indiquées en pieds carrés, c’est-à-dire 300.000 pieds carrés de surface totale pour le Louvre-Lens et 54.000 pieds carrés de surfaces d’exposition pour le Centre Pompidou-Metz.

Réactions

Evalehalle | Direction NTC | France(Nice) | 21-01-2013 à 15:02:00

Très bien! Par contre la place du musée dans l'effet Bilbao est toujours un peu surestimée, à mon avis. le Musée a pris place tardivement, dans les projets ( voir mon article sur le blog http://www.nouveautourismeculturel.com/blog/2012/12/19/pour-en-finir-avec-leffet-bilbao/). M^me chose pour la fracture sociale : si vous visitez Bilbao, vous verrez, ne serait-ce que par son bâti ancien ( Immeubles ; nombre de banques incroyable!) que cette ville était une place-forte de la finance, du commerce et de l'industrie portuaire. Comme partout dans ces cas-là, et à ces époques d'un capitalisme aussi dur qu'aujourd'hui, la population était terriblement fracturée!L'actuel Maire Inaki Azkuna a cependant changé la donne, car il a la fibre très sociale; il vient de recevoir le "Prix du meilleur maire du monde" pour la reconversion de la ville. (http://www.eitb.com/fr/infos/societe/detail/1219752/world-mayor-2012--le-maire-bilbao-meilleur-maire-au-monde/)

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