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Liban | L'héritage d'Oscar Niemeyer : Brasilia et New York certes, Tripoli aussi (16-01-2013)

Rebecca Whiting rend hommage dans un article publié le 16 décembre 2012 dans la revue libanaise Al-Akhbar à l'architecte Oscar Niemeyer, décédé le 5 décembre 2012, en présentant l’une de ses oeuvres : la foire internationale de Tripoli, au Liban. S’étant rendu sur place, la journaliste déplore l’abandon d’un site historique récemment confié, rapporte-t-elle, «à un nouveau comité de gestion».

Bâtiments Publics | Liban | Oscar Niemeyer

L’ELEGIE DE TRIPOLI A OSCAR NIEMEYER
Rebecca Whiting | Al-Akhbar

TRIPOLI - L’architecte brésilien Oscar Niemeyer est décédé le 5 décembre 2012, quelques jours avant son 105e anniversaire. Ses oeuvres modernistes font désormais partie de l’Histoire, symboles d’un autre temps mais néanmoins stupéfiantes quant à leur dynamisme sculptural. Si ses projets à Brasilia et le siège des Nations Unies à New York sont reconnus de par le monde, il ne faut pas oublier qu'Oscar Niemeyer a également laissé un héritage à Tripoli, au Liban.

En 1962, peu de temps après avoir finalisé sa vision pour la nouvelle capitale du Brésil, Oscar Niemeyer fut invité par l’Etat libanais afin de concevoir le site d’une foire internationale dans la deuxième ville du pays. Le projet fut édifié pour accueillir une Exposition Universelle mais la construction s’arrêta en 1975 avec l’explosion de la guerre civile. Depuis de nombreuses années, le site, qui s’étend sur plus de dix hectares, est resté vide ; une vision architecturale muette et inutilisée, à l’instar d’un mausolée post-apocalyptique.

Les innovations modernistes d'Oscar Niemeyer étaient centrées sur une philosophie de la forme, prenant le pas sur la fonctionnalité. Dans son oeuvre, la beauté était souveraine, ainsi que la cohésion entre un bâtiment et son environnement. Il est connu qu'Oscar Niemeyer tirait son inspiration du paysage et des courbes des femmes de son pays natal.

A la foire de Tripoli, les formes courbes ayant fait la réputation de l’architecte ont trouvé un nouvel écho dans le relief cernant la ville. Il est également permis de voir un hommage aux formes de l’architecture locale dans les arches effilées de l’un des pavillons qui était a priori prévu pour devenir le musée du Liban.

La 'Foire internationale Rachid Karami', nommée d’après l’ancien premier ministre originaire de Tripoli assassiné durant la guerre civile, est en fait une coquille vide. Une scène extérieure, flottant sur un lac artificiel, est solennellement cernée par de tristes séries de chaises blanches qui semblent attendre indéfiniment. Les formes futuristes des bâtiments confèrent à l’endroit l’aspect d’une colonie sur une planète étrangère évacuée par les êtres humains.

Des jardins verdoyants prouvent pourtant que le site n’a pas été entièrement abandonné. Les fenêtres de l’énorme hall d’exposition courbe ont été récemment nettoyées. Le calme régnant ici, quoique répit agréable, est tragiquement triste dans la mesure où le site était clairement destiné à être envahi par la foule.

02(@SipaneHoh)_B.jpgPosté depuis vingt ans devant les grilles d’entrée, Omar Dundawee, le gardien, se souvient de l’époque d’après-guerre, quand le lieu fut finalement utilisé, même si brièvement. «Ensuite, les incidents se sont multipliés à Tripoli et les gens n’ont plus voulu venir ici», explique-t-il.

«Tout le nord du pays est aujourd’hui bloqué économiquement. Personne ne sait ce qu’il adviendra de la foire. A l’avenir, grâce à Dieu, l’endroit sera de nouveau utilisé», dit-il. Alors que nous discutions, des échos de coups de feu parvinrent jusqu’à nous. A l’heure du conflit agitant encore régulièrement la ville, les chances pour que l’endroit devienne un centre d’échanges internationaux semblent bien minces.

A l’époque où Oscar Niemeyer vint au Liban pour dessiner la foire, l’ère était aux grands projets. Le président Fouad Chehab encourageait alors le développement économique et urbain afin de créer une identité libanaise au-delà des clivages sectaires. Tripoli fut choisie pour la foire en écho à la politique de Fouad Chehab pour un développement équilibré du pays, plutôt que de laisser Beyrouth continuer à être l’unique centre financier.

Les efforts ambitieux et optimistes de cette période succédaient à une décade durant laquelle le Liban, alors tout nouvel état indépendant, s’était construit en tant que centre commercial et bancaire de la région, rivalisant constamment pour une reconnaissance moderne et internationale.

Le modernisme qui se développa au Liban dans les années 1950 et 1960 évolua de façon autonome en mariant tradition locale avec progrès international en matière de technologie. Les architectes libanais de cette époque créèrent des bâtiments iconiques qui incarnaient l’optimisme et l’ambition qui prévalaient à l’époque.

Il est dit que l’invitation lancée à Oscar Niemeyer au début des années 1960 serait en partie due à son engagement communiste. Dans un entretien datant de 2006, en réponse à la question sur l’impact de ses croyances dans son travail, il répondit : «Ce n’est pas avec l’architecture qu’on peut disséminer une idéologie politique. Néanmoins, l’architecture n’est pas l’essentiel mais la vie elle-même, le combat pour un monde meilleur. Je suis un homme comme un autre, qui combat contre l’injustice sociale».

03(@SipaneHoh)_B.jpgA propos de sa venue au Liban pour créer la foire de Tripoli, Oscar Niemeyer estimait qu’une étude plus complète de l’endroit aurait dû être menée avant la phase de conception afin de s'assurer que la foire s’intègre naturellement dans la ville au fur et à mesure de son extension. 

Il fit des propositions en vue de construire, autour du site, des logements, des commerces, des équipements dédiés au sport et au tourisme, même si aucune ne vit le jour.

Quand la guerre civile éclata en 1975, toutes les constructions de la foire internationale furent interrompues et, alors que le projet était presque livré, il fut abandonné. 

Durant la guerre, le site fut occupé un temps par l’armée syrienne. Après la fin de cette guerre dévastatrice en 1990, le pays s’engagea dans un long processus de reconstruction. Mais aucune vision d’ensemble pour le développement urbain du pays ne fut formulée et le redéveloppement se fit à petite échelle.

En 1993, un comité fut désigné pour superviser la foire de Tripoli, sous les auspices du Ministère de l’Economie et du Commerce. Bilal Zaouk, aujourd’hui président du syndicat des ingénieurs civils, en faisait partie. «Nous avions rénové le hall principal d’expositions qui, pendant quelques années, abrita des petites expositions. L’armée syrienne avait conservé un poste sur le site mais dans un coin distant et sa présence ne se ressentait pas», dit-il.

Le comité demanda l’exclusivité en matière de salons d’affaires afin que tous aient lieu à Tripoli. Il se vit opposer un refus et le salon BIEL - Beirut International Exhibition & Leisure Center fut construit dans la capitale, substituant à Tripoli un rôle commercial de valeur.

Bilal Zaouk dit qu’il y a quelques années, la Chine proposa de réhabiliter le site en un centre d’affaires liée à une zone duty free de produits chinois dans le port de Tripoli. Une fois encore, des incidents sécuritaires mirent ce projet à mal.

En 2006, le site fut ajouté au World Monuments Fund Watch List des 100 sites les plus menacés après que des conservationnistes militèrent pour le préserver en réaction à la proposition de la chambre de commerce de Tripoli de le transformer en un village à thème à l’image de Disneyland. Cette inscription souligne l’importance historique du site mais n’implique pourtant pas la mise en oeuvre de mesures permanentes pour le protéger.

Selon Bilal Zaouk, un nouveau comité a été désigné il y a un mois pour gérer le site. Il espère que le ministère de l’Economie et du Commerce fournira à ce comité les fonds et le soutien nécessaires pour insuffler une nouvelle vie à la foire de Tripoli.

A propos de l’avenir de la foire, l’architecte et enseignant à AUB (American University of Beirut) Georges Arbid estime que «le développement du site doit répondre aux besoins actuels de la ville, du nord et du pays. Le site pourrait être destiné à une multitude d’usages saisonniers ou annuels. L’organisation d’une conférence et d’une consultation sur le sujet est aujourd’hui cruciale, avec des urbanistes, des économistes, des architectes, des artistes, des ONG. Ce devrait être un effort collectif, partagé par de nombreux acteurs, dont la société civile».

Georges Arbid, qui a longtemps milité pour la reconnaissance du site, estime que «malgré l’importance de préserver les bâtiments et le site, il ne faut surtout pas muséifier l’endroit mais au contraire le vivifier ; l’ensemble de la région en a grand besoin».

La composition d'Oscar Niemeyer à Tripoli est un artefact architectural, les fondations futuristes d’une vision surréaliste d’une époque qui ne vit jamais vraiment le jour, les reliques d’un enthousiasme et d’un espoir qui n’ont jamais réellement abouti.

Rebecca Whiting | Al-Akhbar | Liban
16-12-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne

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