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Portrait | Les décalages de Colboc, Franzen & Associés (28-11-2012)

«Zéro dessin». Pour Manuela Franzen, Benjamin Colboc et Arnaud Sachet, l’assertion vaut principe. Les associés de CFA préfèrent créer des bâtiments «sans auteur» que se cacher derrière «le dessin arbitraire» d’une façade ou d’une enveloppe. Leur propre agence honore le propos. Située dans le vingtième arrondissement de Paris, peut-être est-elle le plus anodin des repaires parisiens.  

France | Colboc Franzen & Associés - CFA

Rue Bisson. Composés d’une succession de pièces meublées seulement de quelques revues, de dossiers et de postes de travail, les locaux de Colboc, Franzen & Associés comprennent une étroite salle de réunion. Laquelle contient une table, quelques chaises et, le jour de la rencontre, une maquette, celle d’une médiathèque à Montauban, dont la livraison est imminente. Les trois associés s’installent - d’instinct ? - côte-à-côte et, d’emblée, commentent les enjeux de ce bâtiment.

Avec ses volumes issus de rotations en écho au site d’implantation, cette médiathèque est le fruit de «manipulations géométriques». Fi du dessin, Manuela Franzen, Benjamin Colboc et Arnaud Sachet privilégient la spatialité.

«Il n’y a pas que les 3D des concours, ces vues du parvis ou du hall», disent-ils. Selon CFA, l'image de synthèse n’est pas qu’un mode de représentation mais avant tout un outil de conception permettant de tester, en un laps de temps réduit, bien des hypothèses. Revenant sur le récent débat concernant les images de synthèse ayant agité la scène parisienne, Benjamin Colboc nuance : «ce n’est pas la perspective en soi qui pose problème mais l’incapacité d’un jury à l’interpréter ; le problème se pose tout autant avec la maquette». En tout cas, «l’image de représentation enrichit l’architecture».

Spécialiste en la matière, l’architecte parle en connaissance de cause. Certainement le plus loquace des trois, Benjamin Colboc s’adresse à ses associés autant qu’au Courrier. Autrement dit, l’association est ici affaire de complicité, chacun précisant les propos des deux autres.

Du coup, une question incontournable : pourquoi donc Sachet est-il escamoté dans 'Colboc, Franzen & Associés' ? «Nous nous sommes associés sans y penser, avant même de connaître Arnaud», sourient Manuela Franzen et Benjamin Colboc. Une fois la notoriété acquise, aussi modeste fut-elle, aucun d’entre eux n’a voulu brouiller les cartes.

De manipulations en manipulations, les associés de CFA dégagent des usages «supplémentaires». Voir notamment, à Lille, les terrasses de l’Arbrisseau, 'bâtiment-escalier' ou, à Montauban, les gradins issus des rotations.

02(@PaulRaftery)_B.jpgForm follows function ? Ce serait oublier l’expression sensorielle des matériaux «à une époque où ils sont de plus en plus synthétiques», dixit Manuela Franzen. A la défiance du dessin fait écho «une grande défiance» du plâtre et «une gigantesque défiance» de la couleur qui, trop souvent, se substitue à la pertinence de la matière.

Sans doute, ceux-là portent le béton au pinacle. Raté. «Nous nous méfions de l’omniprésence de la filière et de réglementations favorisant son développement». Quand les associés de CFA mettent en oeuvre ce matériau, ce n’est pas tant pour sa texture - dont ils apprécient l’expression - que pour ses propriétés mécaniques, «sa résistance à la compression», précise Arnaud Sachet. Ainsi qu’au temps qui passe ? Les architectes sont en effet généralement prompts à évoquer la durabilité du béton.

«En architecture, la pérennité c’est de pouvoir démonter», sourit Manuela Franzen. Il est révolu le temps des pyramides, selon CFA.

03(@CecileSeptet)_B.jpgAppliqué au logement collectif que donne la radicalité de leur démarche ? «En France, ce programme est soumis à une économie de moyens si délirante que nous avons choisi de proposer d’emblée des projets tels qu’ils seront revus et déshabillés par les maîtres d’ouvrage et les promoteurs. Quitte à perdre de nombreux concours, nous refusons de créer l’image trompeuse au regard des budgets des maîtres d’ouvrage». 

Quand ils sont choisis, les associés de CFA travaillent alors, l’exception confirmant la règle, avec PVC, enduit et compagnie. 

Bonjour cynisme ? «A l’image du judo, nous utilisons la force de l’adversaire pour le faire pencher», s’amusent les trois architectes.

Ainsi de ces logements à Sète qui résultent «de la mise en équation de toutes les contraintes pour parvenir à un résultat efficace» ; c’est-à-dire trois plots abritant des espaces traversants à double orientation et des balcons filants recouverts d’une peau composée de claustras en acier.

La peau, vous avez dit la peau ? «Comme les autres, ce projet est le résultat d’une démarche visant la réduction des moyens, peau y compris. Ici, elle protège du soleil», explique Arnaud Sachet.

«Nous offrons le bouquet sans emballage», résume Manuela Franzen. Dégraisser est une constante, en deux dimensions comme en trois. «L’épure en plan est aussi importante que la spatialité», précise Arnaud Sachet. La trame, la trame, la trame, quel que soit le programme. Par exemple, le siège social de Fitéco à Changé, près de Laval (53), est entièrement conçu sur un pas de soixante centimètres. Une boîte, donc, au milieu de nulle part, si ce n’est que ses façades en poli miroir plissé en font plutôt une pièce de land art.

04(@CecileSeptet)_B.jpgN’en déplaise aux associés de CFA, la radicalité, quand elle est ainsi soignée, aboutit à une écriture. Qui n’est pas sans évoquer une école suisse ou néerlandaise, selon les projets. En fait, ces architectes regardent plutôt à l'ouest et avouent une fascination pour l’architecture américaine, «des années 1940 à nos jours».

Les sources d’inspiration sont à chercher hors du champ architectural. Notamment dans l’art contemporain, «pas dans les transpositions plastiques mais dans l’abstraction que nous a légué le XXe siècle et dont il faut s’emparer». D’où l’intérêt de la trame, qui permet la disparition de l’échelle. Exit Chillida. Exit aussi Blade Runner en matière de cinéma. Voir plutôt Fight Club, de David Fincher, «pour son regard décalé».

Décalé. L’adjectif vaut aussi, selon Benjamin Colboc, pour le regard de Manuela Franzen sur la profession lorsqu’ils se rencontrent à l’ENSA Belleville en 2000. «En Allemagne, l’architecte endosse toutes les responsabilités. Ainsi, les bureaux d'études ne sont pas co-traitants mais sous-traitants et ils sont rémunérés par l’architecte». En clair, la précision de Manuela Franzen, assortie d’une sensibilité à la matérialité - «elle tombait dans les pommes quand elle voyait de l’isolation par l’intérieur» - ne le laisse pas indifférent. Alors, ils enchaînent ensemble les concours ouverts.

CIBBAP fut le premier projet d’une série de concours sinon récompensés, en tout cas remarqués. Avant même de monter une structure, ils remportent ensemble les NAJA, en 2004. Dans la foulée, l’agence est créée et Arnaud Sachet, diplômé de l’INSA Strasbourg en 2001, les rejoint. «Il nous avait donné un coup de main sur un projet : redoutablement efficace !».

«Les NAJA nous ont appris à synthétiser notre propos pour présenter nos projets à des interlocuteurs variés». Pour Benjamin Colboc, le goût du verbe existait donc, dès le départ. A l’instar d’une appétence pour le métier puisque son nom est celui de générations d’architectes ? A ce sujet, l’architecte se montre moins bavard. La filiation n’est sans doute pas bagage léger face à des observateurs peut-être trop enclins à chercher des points communs. 

05(@DR).jpgDe citer néanmoins le mérite d’une grand-mère architecte, Geneviève Colboc-Lions, à une époque où l’architecture ne se déclinait pas au féminin. L’associé de CFA préfère parler de sa propension pour le dessin, qu’il pratiquait dès le collège, à Angers, avec l’ami de toujours, l’artiste Aurélien Froment.

Quant à Manuela Franzen, elle voyait dans l’architecture une voie humaniste. «Je pensais que c’était un travail social, qui créait immanquablement un état de bien-être», rit-elle à l’évocation de sa candeur d’alors. A l’entendre parler de «confort», il doit tout de même y avoir encore de cela pour l’architecte avertie qu’elle est devenue.

Arnaud Sachet, enfin, ne s’opposait pas à la voie familiale «mais les daltoniens ne font pas de bons marins». Par défaut, l’architecture navale faisait l’affaire. Finalement ce fut, par envie, «l’architecture tout court».

«Il y a huit mois encore, nous avions un book de jeune agence», remarquent les trois complices. Depuis, pas moins de douze réalisations ont vu le jour. «Un basculement». En tout cas, CFA peut compter sur dix collaborateurs présents depuis pratiquement les débuts de l’agence. Tous sont invités à prendre part aux discussions lors de la conception des projets.

La répartition des rôles entre associés ? La réponse tarde à venir. «Disons qu’à chacun une sensibilité différente : à moi la 3D, la matérialité pour Manuela et une rigueur géométrique pour Arnaud», résume Benjamin Colboc. La vraie question est ailleurs, dans la vision commune qu’ils ont du rôle de l’architecture.

«L’architecture n’est pas une fin en soi ; ce qui nous intéresse sont les questions de société qu’elle pose». Plutôt qu’un sacerdoce, ce métier-là est un poste d’observation, par exemple des mutations urbaines.

06(@PaulRaftery)_B.jpg«Il y a aujourd’hui une pensée nourrie par les médias, les ministères, les politiques et les spécialistes qui nous paraît totalement erronée. Dans le cadre d’un distinguo ville-campagne, on parle constamment de densification ; or, cela fait quatre-vingt ans que nous faisons tout autre chose», souligne Benjamin Colboc. «En parlant de densité, tout le monde se trompe, Paris intra-muros est une exception», précise Manuela Franzen.

«L’enjeu de la ville du XXIe siècle n’est pas au sein de la capitale mais au-delà du périph'». Selon eux, un centre commercial, un lotissement pavillonnaire ne sont pas «des drames», plutôt des trames dignes d’intérêt. Les associés de CFA savent de quoi ils parlent. «Nous nous sommes aperçus que nous opérons toujours dans un urbanisme de confettis». En clair, chacun des projets s’implante dans un tissu périurbain.

«Non seulement nous assumons ces espaces boudés par d’autres mais nous les aimons», souligne Manuela Franzen. Alors pourquoi avoir choisi de domicilier l’agence à Paris ? «Par défaut, parce que la France est très centralisée ; nous adorerions avoir une vue sur le périph'», assure Benjamin Colboc.

«Il faut arrêter de traiter la périphérie en seconde zone alors que c’est la première zone de développement dont les architectes disposent». Arnaud Sachet évoque une étude menée en collaboration avec Aurélien Froment dans le but de «pousser à l’extrême» ces typologies d’ordinaire décriées tel le lotissement pavillonnaire.

«Faire de la dent creuse nous rendrait malheureux», sourit-il. «Mais nous voulons en faire...», enchaîne Benjamin Colboc «... pour la détourner», précise Manuela Franzen.

Paris soumise aux manipulations géométriques de CFA ? Vivement !

Emmanuelle Borne

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