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Portrait | Anne Feenstra, des Pays-Bas à Kaboul en passant par Dehli (25-04-2012)

Néerlandais, Anne Feenstra vit à Kaboul - où il a créé l’agence AFIR en 2004 - et travaille à Dehli, où il a fondé Arch i Platform, un lieu de recherches sur la métropole indienne. Atypique, son parcours résulte d’une remise en cause du métier d’architecte. Anne Feenstra préfère construire avec et pour les plus démunis qu’auprès d’Alsop Architects, dont il fut le collaborateur pendant cinq ans.

Global Award | Kaboul | Anne Feenstra

Le Global Award a souvent distingué des architectes venus des pays émergents (Wang Shu, Bijoy Jain, Francis Kéré, etc.), impressionnants par leur maîtrise de la globalisation. «La globalisation, c’est nous !», écrivait avant 2008 l’analyste américain Michael Friedmann dans un ouvrage brillant* mais occidentalo-centré, jusque dans sa bienveillance envers les talents qui naissent au Sud.

Ces architectes du 'nouveau Nouveau Monde', eux, démontrent qu’elle est un phénomène bien plus complexe que l’occidentalisation du XXe siècle. Regardons l’africain Francis Kéré poser côte à côte sur le sable de Gando** l’écologie occidentale, l’expérience locale si concrète de la raréfaction des ressources, l’architecture d’Europe, l’économie solidaire d’Afrique... Puis, il tamise ces savoirs à chaque projet, cherchant la bonne alliance. Cette synthèse critique est neuve ; elle est le propre d’architectes qui possèdent deux cultures. Elle produit une architecture à la fois enracinée et universelle.

L’avenir appartient-il à ceux qui ne possèdent pas qu’une culture, fût-elle dominante ? Le parcours d’Anne Feenstra est peut-être un signe des temps. Voilà un architecte occidental qui a pris, comme Laurie Baker, le chemin vers une autre culture, quittant l’Europe, remettant en cause son métier. Ce Néerlandais vit à Kaboul, où il a créé l’agence AFIR en 2004. Depuis 2009, il travaille aussi à Dehli, où il a fondé Arch i Platform, un lieu de recherches et de débats sur la métropole indienne.

Kaboul-Dehli. Les deux faces, chaotique et rutilante, du monde émergent et, entre elles, des immensités montagneuses qu'Anne Feenstra sillonne, construisant avec les plus démunis. Si quelqu’un est témoin des mouvements du monde, c’est en effet bien lui. Les architectes sont divers. Certains mûrissent leur démarche avant de construire, d’autres se mettent dans une situation qui va les obliger à l’inventer. Anne Feenstra est de ceux-là.

Londres-Kaboul, un aller simple ?

02(@Archiplatform)_S.jpg«Après mes études à Delft, j’ai rejoint une première agence puis William Alsop m’a recruté à Londres en 1999. Nous étions quarante. J'ai aimé concevoir et réaliser des bâtiments qui sont plus que des bâtiments car William Alsop est un architecte expressif, sculptural. Nous avons construit la Bibliothèque Peckham, qui a reçu le Stierling Prize, gagné le concours du master plan pour la Gare Centrale de Rotterdam... L’équipe est passée à cent personnes et je me suis demandé si c’était mieux. Je suis devenu associé et ai aussi accepté un poste d’enseignement à l’Académie d’Architecture de Groningue. J’ai beaucoup aimé cela. En même temps j’ai vu les architectes devenir des stars, des 'marques de luxe'. Cela, je ne l’ai pas aimé. 

Il était temps de prendre une nouvelle voie, plus proche des gens. Après un premier voyage à Kaboul en 2004, j’ai voulu découvrir le pays, les peuples, les anciennes cités. Je me suis présenté pour enseigner à l’Université. J’ai commencé à travailler sur de petits projets. J’ai créé AFIR en 2004, travaillant sur de petits projets et aussi, avec les étudiants, sur le Kabul City Map. J’ai construit peu à peu une équipe, qui sait concevoir et aussi construire».

AFIR compte dix-sept personnes, dont trois à Kholm, tout au Nord. Les conditions ont correspondu à ses attentes. «L’Afghanistan recherche son identité culturelle après trente ans d'invasions et de conflits. L'architecture joue un rôle essentiel puisque l’on reconstruit. Le peuple, les communautés différentes sont pour moi les acteurs et les valeurs de ce processus. Ils font partie de la redéfinition de la culture et de la nouvelle architecture. Ils doivent être impliqués pour qu’elle soit produite de l'intérieur et non par un architecte gourou»***.

AFIR mène ses premiers travaux puis accède à des projets qui comptent pour le pays - le Musée national, les premiers Parcs nationaux -. Ils ne sont pas mieux dotés que les autres mais le pays se reconstruit à travers eux. Partout, l’attente est grande et il y a peu de moyens. Alors, «nous pratiquons le projet comme un processus ouvert, qui commence avec l'écoute et le partage d'idées. Il continue avec l’exécution, souvent assurée par les habitants eux-mêmes. Nous ne fermons pas le dialogue en donnant les plans à une entreprise médiocre, choisie au hasard. C’est grâce à ce processus ouvert que nous pouvons proposer et qu’il est possible d’assembler, entre autres, des matériaux traditionnels, des énergies passives, des formes contemporaines adaptées au sujet...»***.

Architecture d’urgence / architecture lente

03(@AnneFeenstra)_B.jpgUn architecte européen à Kaboul croise les instances internationales. En 2008, l’UNICEF consulte AFIR sur la création d’un programme de maternités (le taux de mortalité puerpérale est terrible). 

Le sujet est difficile, anthropologiquement : ce programme n’a jamais existé, il heurte des habitus. 

Anne Feenstra devient anthropologue : «c’est un projet étonnant qui a commencé avec des réunions pour définir l’idée, le concept, la typologie. Les maîtres d’ouvrage étaient le Ministère de la Santé et l’UNICEF. J’ai développé une typologie avec des sages-femmes, des spécialistes puis nous l’avons décliné pour cinq sites****. 

Chaque maternité est différente puisque les climats n’ont rien à voir. Bamyan est à 2.500 mètres d’altitude, avec la neige et des hivers à -25°, alors que Kandahar et Mehtar Lam ont un climat chaud : il faut des salles hautes, ventilées. Les matériaux aussi diffèrent : à Herat, nous avions de la brique, à Bamyan les murs sont en pierres recouvertes d’un enduit, selon la tradition»***.

Face à l’urgence, Anne Feenstra revendique d’avancer pas à pas. «Nous travaillons directement avec les communautés. 70% de nos projets sont construits sans entreprise. Il n’y a que quelques artisans, les habitants, qualifiés ou non et les architectes - tout le monde sait construire de ses mains chez AFIR -. C’est une bonne méthode. Les habitants se sentent possesseurs de ce qu’ils ont construit eux-mêmes. Cette architecture lente, il est évident qu’elle réussit. Et qu’elle durera longtemps».

«Combien de temps vas-tu rester ?»

Cette question, Anne Feenstra l’a entendue mille fois dans les villages. Elle traduit un profond scepticisme à l’égard des experts occidentaux, qui viennent puis repartent, des équipements qu’ils construisent en ce moment partout, vite et mal, sans s’appuyer sur les connaissances des habitants.

Anne Feenstra mène aussi maintenant des rénovations - du Musée National, du Palais Bagh-e Jahan Nama, à Kholm, qui n’a pas été relevé depuis l’occupation russe -. AFIR retrouve les techniques pakhsa et forme des artisans sur place. C’est dans ce genre d’entreprise au long cours que s’exprime sa vision d’une architecture durable : c’est le peuple qui connaît son climat, ses ressources. On ne peut prétendre améliorer la vie en Afghanistan si on travaille sans lui.

M.H. Contal

04(@AnneFeenstra)_B.jpgNé aux Pays-Bas en 1967, Anne Feenstra a obtenu son diplôme d'architecte à la T.U. Delft en 1993. Il rejoint l'OMA de Rem Koolhaas puis William Alsop en 1998. En 2003, il part vivre à Kaboul en Afghanistan. Il devient professeur à l'Université de Kaboul et crée en 2004 l'agence AFIR. En 2008, il ouvre une seconde agence à Kholm, au nord de l'Afghanistan, pour travailler sur des programmes de l'UNICEF. 

L'agence s'investit aussi dans des projets de restauration. Il est recruté en 2009 par la School of Planning and Architecture de Dehli (Inde) où il enseigne aujourd'hui. En 2010, il crée Arch i Platform, agence, centre de recherches et de débats à la fois, pour tenter d'infléchir le débat urbain et architectural en Inde.

* In La terre est plate. Une brève histoire du XXIème siècle, Thomas Friedman. Editions Saint-Simon, octobre 2006
** L’architecte Francis Diébédo Kéré, Global Award 2009, vit à Berlin mais son principal pays d’activité est le Burkina Faso, où il construit des équipements financés par l’ONG qu’il a créée. Le village de Gando est en particulier son territoire d’expérimentations. Cf . Sustainable Design II - Portrait de Francis Kéré, MH Contal et J. Revedin, Editions Actes Sud, 2011
*** Interview d’Anne Feenstra par MH Contal, 21 février 2012
**** A Bamyan, Herat, Faizabad, Mehtar Lam et Kandahar

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