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Portrait | Portrait ou fiction, Bernard Desmoulin en touriste japonais (19-10-2011)

«J’ai le sentiment de ne travailler officiellement que depuis dix ans et d’avoir, en 2009, gagné l’Equerre avec une jeune agence», s’étonne encore Bernard Desmoulin. Longtemps promeneur, nomade même, l’architecte, né à Toulouse, réalisa pourtant son premier projet parisien en 1995. La permanence du trait et «l’hyper-sobriété» sont «une provocation», dit-il. Moderne au sens propre, jamais au figuré.

France | Bernard Desmoulin

Nouvelle adresse pour l'agence. Auparavant, les fenêtres ouvraient sur les façades vitrées du Marché Saint-Honoré, dans le 1er arrondissement de Paris. Ricardo Bofill est désormais bien loin et depuis le sixième étage d’un immeuble de la rue du Faubourg Poissonnière, dans le IXe, la vue des nouveaux locaux est panoptique - ou presque - sur les toits de Paris.

Bernard Desmoulin indique l'Opéra, Montmartre, plus loin, la Tour Eiffel ou encore le sommet des tours de La Défense. «Je suis tout le temps ici, même le dimanche. Il m'est nécessaire d'avoir envie de venir... comme si j'étais un touriste», dit-il.

Les murs, nus et blancs, témoignent d’une forme d’ascèse. «Je fais la discipline pour que chacun range afin que nous puissions sentir l'espace. J'étais frustré à Saint-Honoré par l'étroitesse des locaux. Ici, nous disposons d’au moins 30m² par collaborateur», précise l’architecte. Agence à géométrie variable, son effectif s’accroît aujourd’hui. Un effet d'Equerre. La récompense lui fut décernée en 2009.

02(@DR).JPGBernard Desmoulin est maître des jeux d'échelle liés au(x) trophée(s). «Après dix collaborateurs, j'arrête. Il y a des architectes et des patrons. Etant avant tout architecte, je souhaite garder le rapport à la conception, laquelle je ne peux abandonner pour ne faire que de la gestion», dit-il.

Concevoir certes. Cela écrit, «les concours sont un piège», soutient l’architecte. «Notre métier se transforme et la partie concours est devenue plus importante que la partie construction. Notre métier est pourtant de construire ; un chantier est tout aussi créatif», dit-il.

Assis à son bureau, Bernard Desmoulin observe, en ligne de mire, le Sacré Coeur à travers une large baie vitrée. Autour de lui, pas une planche de concours, pas un schéma, ni même un dessin. Une maquette, seule, récupérée avant le rebut. L'architecte, iconoclaste, s'excuse presque de cette présence. A l'origine, la page est blanche.

«Je n’ai réfléchi à ce métier qu’au moment où je me suis inscrit. Je me suis donc retrouvé en école d'architecture, un domaine qui m’était complètement étranger. J'y suis arrivé vierge et sans préjugé», se souvient-il. UP7 et le Grand Palais pour décor.

«Ce lieu atypique ne me donnait pas l'impression d'être dans une école. La proximité des Champs Elysées, des Invalides, de la Seine me faisait me sentir comme un touriste japonais», raconte Bernard Desmoulin. «Alors que je concevais le conservatoire de Clichy, j’ai eu le sentiment de dessiner un bâtiment pour Tokyo», dit-il. Depuis longtemps, sa part d'étrangeté.

03(@DR)_B.JPGSous la voûte, l'enseignement d'Henri Ciriani interpelle. De quoi «passionner un indécis». «Il y avait une provocation dans ses propos. Il n'allait jamais dans le sens des étudiants, il les mettait en porte-à-faux. Nous étions en permanence en déséquilibre», se souvient-il.

«Ciriani a souvent été caricaturé par ses étudiants. Mais l’importance de son enseignement se mesure à la variété et la qualité des personnalités qui en sont issues plus qu’aux tics formels de quelques-uns. L'époque avait ses codes et de ne pas les reprendre m'a sans doute mis un peu à l'écart. J'ai pleinement conscience de ne pas avoir beaucoup construit», assure Bernard Desmoulin.

La méthode plus que la forme conduit cet architecte vers une éthique, une rigueur et un sens critique. «Je m'essaye à l'impertinence et ce, dans la sobriété», dit-il.

S'il convient d'un «décalage» entre ce qu’il propose et ce que la société attend, il l'impute à une profession parfois trop «conformiste». «Nous essayons à l'agence d'être à contre-courant face à l'idéologie dominante», dit-il, expliquant toutefois qu'«il est d'autant plus difficile de se défaire du conformisme que nous sommes tous dans un système concurrentiel».

«Je venais d'une école ayant une expression formelle affichée dans laquelle je ne me suis jamais reconnu», souligne-t-il. Faisant fi de ce vocabulaire, Bernard Desmoulin estime que l’essence de la modernité est «une rupture dans laquelle le lieu doit se reconnaître». Tabula non rasa, le site prime.

04(@LucBoegly)_B.jpgPour en capter la poésie, Bernard Desmoulin passe par le photomontage. «J'associe des lieux à une matière», dit-il. La démarche est «paysagère» tant «chaque bâtiment doit avoir son propre vieillissement».

Les effets du temps ne se mesurent qu’a priori ou longtemps a posteriori. «Je ne retourne pas sur mes projets, je ne suis pas fétichiste. Ils doivent vivre sans moi. J'aurais l'impression de les surveiller. Nous travaillons pour des usages, nous ne faisons pas des monuments», dit-il.

Le temps et l'histoire sont avéré(s). Décrypter un site invite l'architecte à l'interprétation, voire à la quête d'une «atemporalité». Souvent, Bernard Desmoulin opère dans «des lieux finis qui n'ont pas besoin de nous», ceux-là mêmes qui appellent «une responsabilité». Parmi eux, le Château de Versailles et son Grand Commun.

«Nous respectons les lieux tout en les troublant et ce, en affichant une modernité sans complexe. Les ABF nous suivent car nous ne recherchons jamais le pastiche mais au contraire une position franche et radicale», souligne Bernard Desmoulin. «Je recherche une rupture dans la continuité».

Ce «goût» pour la confrontation avec l'histoire trouve son origine à Rome, en 1986. Après une expérience marseillaise, un passage dans plusieurs grandes agences parisiennes et new-yorkaises, une respiration s’imposait. La Villa Médicis permit, entre autres, de «combler un déficit culturel» et de «s'imprégner d'une ambiance». Son rapport à l'architecture n'en fut plus jamais le même.

Aux antipodes, une madeleine, Tokyo. «Je me sens presque Japonais. Avant de connaître la modernité, je l'ai fantasmée. Mon père travaillait dans l'aéronautique et mes grands-parents avaient une maison très 'corbu'. La modernité a toujours été pour moi une évidence», raconte-t-il. Du Mirage IV à l’archipel nippon, il ne fit qu’un pas.

«J'ai découvert au Japon le XXIe siècle que j'imaginais enfant», dit-il. Le trait de l’architecte aurait pu donc être différent, high-tech notamment. «Petit, j’étais impressionné par la miniaturisation des objets. Emplis de techniques, ils semblaient être intelligents. J’avais, in fine, vocation à être designer», confie Bernard Desmoulin. «La postmodernité a tout cassé tant la modernité et le futur sont devenus pittoresques. Aucune de ces architectures marquées ne satisfait mon goût de la sobriété», dit-il.

05(@DR)_B.jpgL’architecte affirme concevoir ses bâtiments comme le ferait un designer ses objets, à savoir en poursuivant «une réflexion sur la matière, l’usage et l’ergonomie». Pour se rapprocher d’un idéal premier, la muséographie se révèle un exutoire de choix dans lequel l’histoire et le site finissent par transparaître en arrière-plan.

Poursuivre l’atemporalité nécessite pourtant de «débusquer l’invariant», une recherche - sinon un sacerdoce ? - que poursuit Bernard Desmoulin dans son activité d’enseignant. «Comment enseigner à des gens du XXIe siècle quand on est né au XXe ? La culture se diffuse désormais différemment. Il s'agit donc de travailler sur les invariants et de rester modeste sans rejeter les outils contemporains», dit-il.

Alors que d’aucuns réclament aux architectes lors de candidatures des références récentes, Bernard Desmoulin préfère montrer des projets plus anciens, une façon, pour lui, de souligner l’immanence de l’architecture.

06(@DR)_B.JPG «Je n'aime pas avoir un discours négatif, mais aujourd’hui entre le spectaculaire et la banalité, il n'y a rien», remarque-t-il. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, il existe une école française. «Je m’étonne qu’elle peine à exister en tant que telle, cachée par le nouveau conformisme ambiant qu’est la référence systématique aux écoles suisse ou espagnole», dit-il.

Si, au pied de la montagne, naît l'angoisse, face à l’horizon, l’espoir n’est jamais trahi. Une maison familiale «regarde vers l’ouest et rend mélancolique». Plus loin, la modernité est «une civilisation de la légèreté, de la sobriété et de la courtoisie».

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Isa | 19-10-2011 à 20:43:00

Il n'y a qu'à mettre en avant cette « école française » avis aux amateurs et aux experts de la communication.

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