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Portrait | Corinne Vezzoni, architecture nostrum (27-04-2011)

D'aucuns, embarrassés des préjugés d’un Parisien abordant Marseille, peuvent percevoir en Corinne Vezzoni la force d'une femme architecte qui s'impose dans un paysage phocéen difficile. Jouant de l’ombre et de la pente, elle développe une architecture taillée dans la masse et se révèle désormais l’une des représentantes émérites de la scène méditerranéenne, émergente.

France | Vezzoni & Associés

Marseille. Maison du Fada, sixième étage, porte verte. Agence Corinne Vezzoni & Associés, fondée en 2000. L'entrée passée, le vide sur séjour magnifie l'importante baie vitrée ouverte sur le massif des Calanques. «Nous avons obtenu une dérogation de la copropriété pour avoir nos bureaux ici», nous dit-on. Des espaces d'activités, «des cellules de travail», étaient pourtant prévus par Le Corbusier au 3e étage. «Trop étroit», indique Corinne Vezzoni.

D'autant plus que le duplex traversant aujourd’hui ne suffit plus lui-même à l'agence. «J'y suis attachée», souligne-t-elle. Dilemme.

L'air est bon, l'appartement calme. A l'étage, dans les 'chambres', Pascal Laporte et Maxime Claude, associés, et les collaborateurs s'affairent. Au premier niveau, la cuisine et le 'salon'. Une table pour se réunir, pour manger aussi. L'atmosphère est conviviale. Blonde, pétillante, «toujours en mouvement», Corinne Vezzoni prend le temps de recevoir et offre du thé.

«Je viens du Maroc. J'y fus élevée», raconte-t-elle. Sur les étagères, parmi les nombreux livres, l'ouvrage désormais introuvable que Michel Ragon a consacré à Jean-François Zevaco, architecte trop peu reconnu, auteur, entre autres, de la reconstruction d'Agadir après le séisme de 1960. «L'école primaire de mon enfance était une école de Zevaco», se souvient-elle.

«J'ai essentiellement vécu à Casablanca où la production architecturale des années 50 m'a profondément marquée. Tant la lumière que l'habitat traditionnel ont influencé une architecture moderne qui a su s'adapter à un pays», dit-elle, ajoutant qu'il y a «un peu de ça» à Marseille.

Marseille, elle y arrive en 1987 pour y faire ses études. N'en est jamais repartie. Choix professionnel et géographique ne sont ainsi la traduction d'aucune filiation.

«Des nappes entières, des traversées, des accidents, des parcours ouverts». Corinne Vezzoni évoque plutôt une architecture orientale. Peut-être aussi les Goudes qu'elle habite désormais. Il y a vraisemblablement «un peu de ça», aussi, dans ce fond de calanque encombré de cabanons. «Je me sens méditerranéenne», dit-elle.

De fait, elle estime «suffisant pour une carrière de devoir explorer le thème de la Méditerranée».

Le rapport au climat et à la topographie caractérise un monde où prime, selon elle, «la question de la pente, de l'horizon et des villes qui ne sont, in fine, que des moitiés de villes regardant l'horizon, le vide, l'abstraction», précise-t-elle. Marseille donc.

02(@DR)_B.jpgLa rade, les collines, les îles. «J'y trouve un confort, une qualité de vie au regard de l'enfance que j'ai vécue». S'établir à Paris ? Nombreux sont ceux qui l’en conjurent. Elle s'y refuse, tout en reconnaissant la difficulté de s'implanter à Marseille. Si les réseaux y jouent comme ailleurs de leur influence, Corinne Vezzoni souligne une désaffection pour la cause architecturale propre à la cité phocéenne. «L'architecture n'intéresse pas la ville. Marseille a régulièrement effacé son passé et elle a, sans doute, été trop gâtée par la nature», muse-t-elle.

Une nature quelle juge pourtant «violente» et qu'elle associe à un «choc des extrêmes». «La végétation souffre et les lumières sont vives, pour ne pas dire crues. Ces conditions génèrent un travail particulier», explique l'architecte.

«Par l'usage des matériaux, il s’agit de se protéger de la violence et de gérer la lumière avec parcimonie. En Méditerranée, notre travail consiste à raconter des univers intimes et d'exprimer, à l'extérieur, plus de défiance et d'affrontement», dit-elle.

03(@Vezzoni&Associes)_S.jpgEn conséquence, Corinne Vezzoni développe un travail sur l'épaisseur. Avant de présenter ses projets, elle cite Italo Calvino : «tout ce que j'écris n'est pas de moi». Une humilité partagée par ses associés. S'invitent donc dans la conversation Peter Zumthor, Jun'ichirō Tanizaki et Eduardo Chilida.

Il lui importe donc de «travailler la matière en la creusant, de partir du matériau brut en taillant l'écorce, de sculpter dans l'épaisseur du volume». Pour elle, «l'homme part, lui même, de la matière brute pour détourner sa condition primaire».

Pour le Centre de Conservation du MUCEM à Marseille, dont les travaux ont débuté, elle conçoit avec ses associés un lieu clos, bloc à l'épiderme rugueux.

A Toulon, pour le pôle d'excellence de l'université, le parti adopté propose l'architecture du bâtiment à partir de sa relation au site, un «petit éperon de maquis» au sein d'une vallée commerciale ; un paysage naturel ravagé par les hangars d'une zone d'activités. «Il y a une traversée entre deux altimétries. Nous avons proposé de créer un socle, de révéler le site et de ne pas le dénaturer afin de donner au campus une vue plus agréable». Architecture et nature s'assemblent. Le bâtiment s'installe à flanc de colline et prolonge l'espace naturel avec pour idée «qu'il soit extrait de la roche naturelle».

04(@Vezzoni&Associes).jpg «Le rapport à la matière m'intéresse», dit-elle. En Corse, où l'agence conçoit l'une de ses premières maisons, l'architecte prône une méthode de pose traditionnelle et s'en retourne au travail des bergers.

Et, quand bien même la pente n'existe pas, l'architecte suggère un idéal. Le pôle d’échange de la Fourragère sur la ligne 1 du métro marseillais joue de son enfouissement. A vingt-quatre mètres de profondeur, Corinne Vezzoni décide de «raconter l'épaisseur et la terre qui est retenue». Le mur, «travaillé en fonction des pressions» offre une volumétrie prismatique pour capter la lumière différemment selon la course du soleil. Ce n’est rien de l’écrire.

Avant tout, l'ambition est de ne pas s'affirmer et venir ainsi perturber les vues lointaines. Le parking, adjacent, est planté d’arbres à feuilles persistantes, ici des eucalyptus, là des poivriers, afin de «maintenir l’image 'semi agricole' du site». En d'autres termes, retrouver «un grand paysage», dans une 'méditerranéité' mise à mal par un urbanisme sans qualité.

Prime importance des éléments, Marseille et la nature font corps. Le rappel, par delà les baies vitrées de l'agence - ici la mer, là le massif des Calanques - est quotidien et influence visiblement une pratique. «Pour beaucoup de sociologues, la présence de la nature est ce qui sauve la ville», indique l'architecte.

La cité phocéenne, comme nombre de villes du bassin méditerranéen, «n’est pas une ville classique». «Les grands axes scandés par des monuments ne sont pas des séquences travaillées et raffinées ; ces villes donnent dans un autre registre réfutant tout accompagnement», constate Corinne Vezzoni. A la violence naturelle se confond donc la véhémence urbaine.

Sans intention d'ordonner, l'architecte s'est engagée - «motivée» - dans un premier projet d'urbanisme : l'aménagement du Vieux Port.

Vision amplifiée, le projet proposait d'élargir le périmètre d'intervention du concours. Les angles adoptés étaient tout autant historiques et prospectifs. «[Le Vieux-Port] était une calanque naturelle. Il nous tenait à coeur de retrouver la nature, les rochers et d'alléger le port», indique-t-elle. Archéologie du paysage, le projet, contemporain, était ambitieux. Il séduit le jury.

La municipalité a cependant refusé ce choix, lui préférant le dessin de Norman Foster et de Michel Desvigne. Un rebondissement si peu délicat qu’il n'est pas sans rappeler le concours pour l'extension du Palais des Festivals de Cannes, gagné à l’époque, en 2004, par l’agence de Corinne Vezzoni mais dont la réalisation fut, in fine, confiée à une agence mieux siglée.

05(@Vezzoni&Associes).jpgCela écrit, le travail intense et la réflexion développée à l’occasion, conjointement avec Christian Devillers, sont source d'enseignements. Entourée notamment de Marcel Roncayolo, géographe, et de Jean Lucien Bonillo, historien, tous deux spécialistes de Marseille, l'architecte peaufine sa connaissance de la ville.

Des regrets ? Sans doute. «Je me sens plus à l'aise en architecture. Le temps en urbanisme fait sans nous et déconstruit ce que l'on fait. J'ai une impatience vis-à-vis du projet. Il s'agit sans doute d'un exercice ou d'une pratique d'abnégation», confie l'architecte.

S'il n'y a pas, à proprement parler une école marseillaise, la ville et son site font école. Mare Nostrum ? La Méditerranée est affaire de sentiment.

«La compréhension de soi, du monde, de l'éternité même des sentiments, sont des questions qui restent, finalement, communes à tous les hommes», observe Corinne Vezzoni.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Aldo | retraite | La-Ciotat | 11-05-2012 à 17:48:00

En lisant l'article.
On ressent bien l'amour que Corinne Vezzoni à pour la région Méditerranéenne.
Espérons de beaux projets avec son équipe dans notre belle région.

lagant | etudes | marseille | 02-05-2011 à 10:05:00

Heureusement que nous avons des fidèles de la méditerranée et de marseille.il n'est pas besoin d'être parisien à paris pour faire carrière et s'épanouir.

Isa | 28-04-2011 à 16:57:00

Excellent portrait! on en redemanderait.

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