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Liban | Bernard Khoury, l'architecte du présent (06-04-2011)

Dans un article publié le 23 mars 2011 dans L’Hebdo Magazine, premier hebdomadaire francophone du Liban, Jihane Farhat dresse le portrait de l’architecte Bernard Khoury. «Je suis architecte du présent, je suis un architecte contextuel, je travaille en rapport avec mon environnement, le contexte culturel, politique, social et économique dans lequel j’opère», souligne ce dernier.

Liban | Bernard Khoury

BERNARD KHOURY, L’ARCHITECTE DU PRÉSENT
Jihane Farhat | L’Hebdo Magazine

Beyrouth - Bernard Khoury nous reçoit dans les locaux de son agence DW5, atelier de design aménagé dans une zone industrielle de la Quarantaine. Le sol est d’un rouge vif. Le bureau ressemble à un laboratoire de recherches. Les architectes communiquent entre eux de façon directe. Aucun cloisonnement. Deux motos sont curieusement placées au milieu du studio. L’architecte pose pour la photo sous une installation hallucinante qui évoque une soucoupe volante noire accrochée au plafond. L’homme est courtois, affable mais pressé.

Inutile de dire que le parcours de Bernard Khoury n’est pas banal. A son actif d’architecte, le B018, la Centrale, le Black Box, le Yabani. Lauréat du prix Borromini (Rome, 2001), professeur itinérant à l’école polytechnique de Lausanne (2008), il est né à Beyrouth en 1968, de parents architectes. Cela a certes influencé son choix du métier. Il l’affirme lui-même : «je suis tombé dedans tout petit. J’ai été forcément influencé par ma famille. Je vivais aux côtés d’un père, Khalil Khoury, architecte et designer très actif. Le voir travailler faisait partie de ma vie».

Il poursuit : «j’ai vécu au Liban pendant une grande partie de la guerre civile. J’ai ensuite quitté le pays en 1986 pour faire des études aux Etats-Unis. La situation au Liban n’était toujours pas stable. J’ai passé plus de sept ans aux Etats-Unis. L’expérience américaine m’a été bénéfique et enrichissante. Elle m’a permis d’entrevoir de nouvelles perspectives». Comment a-t-il vécu son retour d’après-guerre ? «Je n’ai pas eu un choc», répond-il. «Le Liban avait alors besoin d’un grand plan de reconstruction. J’y voyais, comme beaucoup d’architectes de ma génération, l’opportunité de reconstruire le pays».

02(@BernardKhoury)_B.jpgRéservé, l’architecte nous prévient : «je préfère parler d’architecture. Je n’ai vraiment pas grand-chose à révéler concernant ma vie privée».

Bernard Khoury a fait ses études d’architecture à la Rhode Island School of Design jusqu’en 1991. Il poursuit ses études à l’Université de Harvard où il obtient en 1993 un mastère en Architecture. En 2001, la municipalité de Rome lui décerne la mention honorable du prestigieux prix Borromini pour les architectes de moins de 40 ans. Khoury présente ses projets dans de nombreuses universités prestigieuses en Europe et aux Etats-Unis, notamment un solo show de ses travaux au Forum international pour l’architecture à la galerie Aèdes de Berlin (2003) ainsi que divers projets tel le You, prison à la fondation Sandretto de Turin (2008) ainsi que dans Space, programme d’ouverture du musée MAXXI d’art contemporain à Rome (2010).

Il débute sa carrière en solo en 1993 et son bureau a acquis au cours des années une renommée internationale. Loin de se limiter à la construction de pubs, de bars et d’autres bâtiments, Bernard Khoury tente de développer une philosophie à travers l’acte architectural. Le B018, boîte de nuit, a été un projet controversé. Construit à la Quarantaine sur le site d’un ancien camp de réfugiés, le B018 devient un «monument de la mémoire». «Le Liban n’a pas la culture du monument», affirme Khoury. «Alors pourquoi ne pas y élever un bâtiment pour célébrer la continuité de la vie ?». 

03(@BernardKhoury)_B.jpgIl construit, par la suite, une multitude de projets au Liban qui ont fait couler beaucoup d’encre, notamment pour le secteur résidentiel. A l’étranger, il élabore un plan directeur et des prototypes de logements pour un village touristique en Italie (Santa Cesarea, 2007), un parc d’exposition avec un ensemble de bureaux à Berlin (Pfefferberg, 2000), un centre de formation informatique à Erevan (Arménie, 2011), des résidences à Belgrade, Londres, Marbella, de nombreux projets dans les pays du Golfe (Bahreïn, Oman, Egypte, Koweït, les Emirats, l’Arabie saoudite...) et dans d’autres pays de la région (Syrie, Libye, Egypte...)

La critique constructive

Ne voulant pas se limiter à un simple portait mondain, Bernard Khoury donne son avis sur le développement du secteur immobilier au Liban et la reconstruction. Selon lui, la critique doit être constructive. Déplorant ce qu’il appelle la «scission politique» au Liban, il ajoute : «cette division politique ne permet malheureusement pas une critique objective de toute intervention dans le domaine public. La critique se laisse récupérer et détourner au profit de projets partisans ; le projet de Solidere pour le centre-ville a, dans ce sens, trop souvent été critiqué pour les mauvaises raisons».

Bernard Khoury le déplore : «malheureusement, on ne peut pas parler de projets publics sans être piégé par la logique binaire des conflits politiques locaux». Parlant du projet Solidere, Khoury révèle avoir été pris au piège récemment par un journaliste d’un quotidien local qui a déformé ses propos sur le projet. «Je voudrais me soustraire de ces querelles partisanes pour émettre un avis objectif : en termes généraux, le projet de Solidere a été une réalisation impressionnante. Il a rempli un vide laissé par l’absence d’un projet d’Etat de reconstruction du centre-ville. C’est comme si les architectes ne pouvaient pas exister en dehors des querelles politiques locales. Notre pays est malheureusement politisé et ceci dans le sens négatif du terme. Lorsque j’émets une opinion sur tel ou tel projet, elle est souvent récupérée et négativement extrapolée par certains».

04(@BernardKhoury).jpgUrbanisme et planification

«Je suis totalement désillusionné par l’absence d’institutions étatiques dans l’aménagement du territoire», dit-il. «Le secteur privé a donc comblé un vide. N’allez pas me traiter de néolibéral et méfiez-vous des clichés simplificateurs». 

«Il faut comprendre la complexité et les réalités de l’environnement dans lequel on opère et agir en conséquence», poursuit Khoury. «Solidere a été la seule initiative constructive qui nous a été proposée pour la réhabilitation du centre-ville. Le travail accompli dans les infrastructures et les critères généraux de construction qui y ont été mis en oeuvre sont irréprochables et bien au-dessus des standards régionaux. Dans ce sens, mon avis général sur le projet est plus que positif».

L’architecte veut saisir l’opportunité de faire une mise au point par rapport à certaines critiques qu’il aurait formulées concernant le projet de reconstruction du centre-ville. Révélant sa fascination pour la nouvelle notion de propriété que Solidere a introduite au début des années 90, il ajoute : «cet urbanisme nouveau aurait pu se baser sur les notions et les particularités dynamiques de l’action boursière par rapport à la propriété. Ceci aurait pu générer de nouveaux paramètres sans précédent dans l’histoire de l’urbanisme contemporain. Un urbanisme qui aurait pu se développer en rapport direct avec l’évolution économique et financière de ce secteur de la ville. Les méthodes urbanistiques traditionnelles, initialement adoptées par Solidere, ne reflètent pas ce potentiel dynamique qui, à mes yeux, est la particularité la plus pertinente du projet. Cependant, l’entreprise en charge du développement du secteur du centre-ville a mis en marche récemment un ensemble de projets temporaires dans certains secteurs encore non développés. Ces projets devraient profiter de conditions possibles aujourd’hui et qui ne le seront peut-être pas à l’avenir lorsque les secteurs en question seront saturés. Ces initiatives reflètent une volonté de renouer avec une dynamique de développement temporaire et une évolution plus organique de la ville».

05(@BernardKhoury)_B.jpg«Il n’y a malheureusement pas de plans d’urbanisation, pas de planification concernant le reste du territoire libanais où on constate des dégâts catastrophiques. Il n’y a pas une zone qui n’en ait pas souffert. Il aurait fallu gérer l’ensemble à travers une planification sérieuse. Malheureusement, nous vivons dans un environnement où les classes politiques et les institutions étatiques sont en faillite totale et ne remplissent pas leur rôle. Entre-temps, nous fonçons droit dans le mur».

L’originalité des édifices construits par Bernard Khoury, leur modernité et les stratégies de leur mise en oeuvre transcendent la simple pierre. C’est une autre façon de vivre en harmonie avec l’environnement qu’introduit le jeune architecte. Cette vision a séduit les Libanais qui, de plus en plus, adoptent pour y vivre une architecture contextuelle en rapport avec l’environnement ambiant.

Jihane Farhat | L'Hebdo Magazine
23-03-2011
Recherche : Emmanuelle Borne


Ce qu’il en pense

La préservation du patrimoine au Liban : «Préserver le patrimoine dépend d’une volonté politique institutionnelle. Celle-ci est pratiquement inexistante ou tout simplement inefficace. Certains ont cependant accompli un travail considérable dans les fouilles archéologiques notamment dans le secteur du centre-ville. D’autres, comme l’Apsad, ont tenté de préserver des édifices à caractère historique datant de l’époque ottomane ou du mandat français. Faute d’un engagement institutionnel sérieux, ces efforts restent isolés, insuffisants et trop souvent contournés. Il faudrait également considérer les oeuvres des premières générations des modernistes libanais, celles qui témoignent de la période de l’édification de l’Etat. Notre patrimoine ne devrait pas se limiter à une histoire qui s’achève avec le mandat français. Cela n’est qu’une simplification dangereuse de l’histoire qui prouve notre incapacité d’exister dans le présent».

Les avantages et les inconvénients du boom immobilier : «Le territoire est limité. Beyrouth est une ville extrêmement dense. Le prix de l’immobilier à Beyrouth est resté relativement stable durant la période de l’après-guerre. Puis il y a eu une flambée des prix, suivie d’un rééquilibrage. Le Liban a heureusement été à l’abri de la crise financière mondiale de 2008, ce qui a entraîné une forte hausse entre 2008 et 2010. Les choses ne peuvent que se calmer. Les prix, selon moi, vont se stabiliser».

06(@BernardKhoury)_S.jpg

Réactions

jihane Farhat | 07-09-2011 à 12:05:00

alors , c'est jihane farhat.je viensde voir l'article sur le web. Mes coordonees sont les suivantes : jihanrf@hotmail.com et tel: 71076588

Nadine | Beirut | 19-04-2011 à 12:00:00

J'ai beaucoup aimer cette article! Est-ce que vous pouvez m'envoyer le contact information de Jihane Farhat? J'ai besoin de parler avec elle selon la publication.

Merci pour votre temps

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