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Portrait | Jocelyne Behrend : l'architecture est mon engagement (12-10-2010)

"Je ne pouvais pas être autre chose qu'architecte. Je l'écrivais sur les fiches de l'école. Les professeurs me disaient 'réécris ta fiche, les femmes ne sont pas architectes'. Heureusement, une orientatrice m'a dit : "C'est toi qui décides". Jocelyne Behrend est architecte. Et plutôt deux fois qu'une. Rencontre.

France | Jocelyne Behrend

Dans l'agence Behrend Architecture, au coeur du Marais, dans le 4ème arrondissement de Paris, dont les poutres apparentes sont plus que centenaires, il est arrivé souvent qu'il n'y ait que des femmes. "Mais nous embauchons des hommes aussi", assure hilare Christelle, son assistante de longue date. "Mes collaborateurs sont avec moi depuis longtemps. Je suis fidèle", dit Jocelyne Behrend.

Sa joie de vivre imprègne ses mots, ses actions, sa façon de se mouvoir. "Je ne vois que celui qui me tend la main, pas ceux qui me font des croche-pied", dit-elle sans s'apercevoir sans doute qu'elle explique ainsi que ceux-ci furent plus nombreux que celui-là. "Les êtres humains sont bons", dit-elle aussi comme pour se convaincre, refusant de parler de ses "déchirures" que l'on ne décèlera qu'en creux.

"L'architecture est indissociable des relations humaines. Faire de l'architecture est une philosophie de la vie, de l'action, laquelle peut améliorer la vie des gens ou détériorer les rapports sociaux. C'est un acte social et, en ce sens, elle est au coeur de la politique. La non architecture, de grands gestes qui écrasent l'individu, est caractéristique de certaines dictatures par exemple", explique-t-elle. "J'insiste, l'homme est au centre de la pensée, tout tourne autour de l'homme. Mon engagement politique c'est l'architecture (elle est trésorière du Syndicat de l'Architecture. NdR). L'architecture m'occupe complètement, occupe toute la place dans ma vie, avec mes enfants". On l'aura compris, Jocelyne Behrend est architecte, corps et âme et seuls l'amour et l'affection pour ses proches peuvent entamer sa totale dévotion à son métier, dévotion toute militante mais librement assumée.

Une liberté chèrement acquise par ses parents à qui, en la défendant de toutes ses forces, elle rend hommage. "Mon père est né Allemand", dit-elle curieusement. En 1934, il a 15 ans quand son propre père le met dans un train, seul, pour la Belgique, sans espoir jamais de retour. La clairvoyance de son grand-père, des décennies plus tard, continue d'émouvoir Jocelyne Behrend. Son père, passionné d'art, suit à Anvers l'enseignement des professeurs réfugiés du Bauhaus. Une nouvelle fuite, après s'être évadé d'un camp grâce à l'aide d'une boulangère, le conduira en France où il est caché par des résistants, dont il intègre bientôt le réseau. "Ces gens n'avaient rien à gagner mais ils ont tendu la main à mon père". La joie de vivre de Jocelyne Behrend n'est rien d'autre que la joie tous les jours renouvelée d'être vivante. "J'ai une culture architecturale par mon père, une culture humaniste où l'homme est au centre de la pensée".

02(@DR)_S.jpgSa mère est parisienne, militante au Planning familial (elle l'est encore), féministe. "Une mère extraordinaire qui m'a donné une force incommensurable, qui m'a donné une totale indifférence à la phallocratie. A la maison, c'était l'opposition des cultures, entre la rigueur et la bohème ; je suis le fruit d'une explosion". L'un et l'autre n'ont mis aucun frein aux ambitions de leurs deux filles, l'une est médecin, l'autre architecte. Jocelyne, très proche de sa soeur et de sa mère, est d'ailleurs entourée de médecins. Hervé, son compagnon de longue date et père de ses deux enfants - "Je suis très fier de mon compagnon", dit-elle - est médecin-chercheur et auteur. "J'ai la chance de vivre avec quelqu'un qui écrit, qui réfléchit... Pour la conception de mes projets, c'est passionnant d'avoir un interlocuteur qui n'est pas architecte mais qui est un véritable interlocuteur", dit-elle. Elle construit elle-même beaucoup dans le secteur hospitalier sauf que "c'est l'architecture hospitalière qui est venue à moi quand un maître d'ouvrage, l'Assistance Publique, a ouvert ses concours aux jeunes architectes". De toute façon, que l'on soit médecin ou architecte, "on est au service de l'homme". Elle avait par exemple rejoint UP1 parce que l'on y enseignait le logement social.

03(@DR)_B.jpg"Je suis une femme architecte. Peut-on dire que je fais une architecture de femme ? Je ne le crois pas du tout. J'ai une architecture radicale, minimaliste, très inspirée de ma culture allemande, du rationalisme, des mouvements artistiques Bauhaus et De Stij. Une architecture volontairement dépouillée", écrit-elle.

Jocelyne Behrend est totalement pénétrée de son rôle d'architecte nourricier. Elle "accouche" d'un projet, elle ne peut pas travailler pour un maître d'ouvrage qui ne "rêve pas ou plus", avec elle, elle trouve formidable quand un maître d'ouvrage choisi "l’être et le projet". "Une des lectures de mon parcours professionnel, essentielle pour moi, est la rencontre avec de grands maîtres d'ouvrage qui croient en l'architecture, qui partagent avec moi la conviction que l'architecture change la vie", dit-elle. Un humanisme, certes débordant et non sans une sympathique et rafraîchissante candeur, qui n'obère en rien une détermination farouche : "On analyse la demande et on la transgresse, on ne gagne pas un concours parce qu'on répond à un programme mais parce qu'on le transgresse, parce qu'on est parvenu à éclairer tous les non-dits".

Et quand il s'agit de s'ancrer dans "le matériel, dans la terre", cette amateur passionnée d'art et de peinture trouve les intonations les plus dures de la conversation. "L'architecture n'est pas de la peinture car elle a trop d'implication pour être, comme l'art, libre de toute contrainte. L'art est quelque chose qui peut être révolutionnaire, qui fait réfléchir mais l'architecture est un domaine concret, même quand on pense et parle concept. Elle ne peut être sortie de l'histoire ni de la culture, ce sont les aspects d’usage (commoditas), de construction (soliditas) et d’esthétique (voluptas) qui importent au final. J'aime les artistes, j'aime qu'il y ait des oeuvres d'art dans mes projets... Je conçois, puis j'aime que l'artiste m'accompagne". Elle aime le béton brut.

04(@DR)_B.jpgL'architecte est sans concession - "Mon travail est d'inscrire une architecture moderne et même radicale, dans le respect total de l'environnement" - mais la femme se révèle au final, sous la générosité de l'accueil, d'une singulière timidité. Elle s'exprime par le plan, le projet, l'écrit mais fuit l'idée "d'une personnalisation de Jocelyne Behrend" comme elle fuit les mondanités, n'invite ni ses clients ni ses entrepreneurs sinon avec toute l'équipe de l'agence. "J'ai toujours vouvoyé tout le monde, j'avais besoin de la distance. Cela change aujourd'hui, peut-être parce que j'ai l'âge de tutoyer". Une pirouette, un éclat de rire permettent de parler d'autre chose, de se protéger. De ce qui la hante, elle seule sait.

Christophe Leray

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 20 avril 2006.

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