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Rencontre | Une architecte sous l'ombre du doute (23-01-2019)

Quinze années à concevoir et construire puis subitement « des doutes »… « Je viens de me réveiller », affirme-t-elle. « Les lignes bougent et la manière de produire change. Le temps a passé et cela semble me fragiliser », dit-elle.
Elle considère ses propos trop intimes pour être l’objet d’un article. Aussi cette architecte a-t-elle préféré garder l’anonymat.

France

Sur la table, deux tasses de thé dégagent leur vaporeuse chaleur. L’architecte hésite alors à se lancer. Une petite gorgée, quelques souvenirs évoqués – une exposition... un livre... – puis elle laisse subrepticement échapper une curieuse affirmation : « je suis prise de doutes ».

« Si j’avais devant moi une nouvelle vie professionnelle, j’irais vers la philosophie ou la sociologie, dit-elle. J’ai de moins en moins plaisir à parler d’architecture voire à me revendiquer architecte. En fait, je ne me reconnais plus dans la façon dont on considère aujourd’hui l’architecte, dont on en parle ».

Son regret ? Que les discussions fondamentales n’existent plus. A la place, « le fric » !

Dans son extrême vulgarité, ce mot exprime au mieux la violence du rapport à l’argent, au chiffre, à la marge… au gain qui s’ancre dans les habitudes de nombreuses maîtrises d’ouvrage.

L’architecte concède cependant ne pas vouloir chercher outre mesure l’intellectualisation mais, à ses yeux, « une agence ne doit pas devenir une machine à projets ».

Et pour cause, dans cette course folle qu’appelle une surenchère productive, le risque est à « l’usure ». Plus avant, au mal-être. « J’ai désormais des habitudes de projet et laisse moins les émotions s’exprimer. Je ne me sens plus aussi libre qu’avant », assure-t-elle.

Cependant, les moment heureux demeurent. Ils se font rares. « Ils sont ces instants où l’émotion émerge et démultiplie notre énergie », souligne-t-elle.

Quoi qu'il en soit, la routine condamne les envies, cadenasse les rêves et la suractivité ne laisse plus un souffle à l’esprit. « Nous sommes de surcroît emprisonnés dans une mélasse d’objectifs qui gangrène la réflexion », dit-elle. Il en va des normes mais aussi des tableaux excel...

Esquissé, il y a également, dans ses propos, le stress qu’éveille la gestion d’une agence ; faire vivre une entreprise n’est pas une mince affaire.

Ceci étant écrit, l’architecte concède volontiers devenir autrement plus critique avec les années. Peut-être est-elle aussi un brin plus sévère à son encontre, si ce n’est plus exigeante.

« J’avais, malgré tout, bien moins de doutes, autrefois », reprend-elle. Autrefois ? Ces quinze dernières années où, d’un projet à l’autre, il n’y avait aucun répit. Pas une minute de libre pour alimenter cette légère angoisse qui permet, tant qu’elle reste mesurée, une saine remise en question de soi.

« Mais que sont quinze années ? C’est parfois le temps d’un seul projet... », reconnaît-elle… au point désormais de douter jusqu'à la légitimité de ses interrogations.

« J’ai le sentiment de me réveiller, reprend-elle et de constater, avec tristesse, une part de désillusion. Je sens, par exemple, de plus en plus comment les choses vont progressivement se mettre en place à mesure qu’un projet avance ».

Cette parfaite connaissance des mécanismes de la commande semble désormais contrarier les plus beaux élans et conduire l’architecte sur les chemins de la résignation. Elle s’en alarme mais la serpe de l’économie tranche bel et bien dans le vif d’un imaginaire créatif.

« Il ne faut pas omettre non plus tous les doutes liés à la question des temporalités et de l’obsolescence immédiate des projets », poursuit-elle.

La quête effrénée de l’innovation élude  certes la question de « l’émotion » mais, plus pragmatiquement, celle de la « matérialité ». « J’ai toujours eu un rapport charnel à l’architecture. Aujourd’hui, je me sens contenue dans ce désir alors que le système réclame de grandes choses. Pour ma part, j’aime l’ordinaire », déclame-t-elle.

En toute logique, elle assure ne pas être « charmée » par la ville contemporaine. « Nous construisons des densités effrayantes » déplore-t-elle. Aussi, elle se surprend à vouloir travailler à la campagne, à rechercher une proximité avec la nature. « Il faut désormais avoir les clefs de la résistance à la rapidité », lance-t-elle.

Cette dure confrontation à une réalité professionnelle marquée, entre autres, par de brusques changements, invite à s’interroger. Ses questions, elle les appelle, en toute intelligence, des « doutes ».

Ces « doutes » sonnent in fine aux oreilles de son interlocuteur comme autant d’invitation à ne jamais se laisse dévorer par l’activité, à ne jamais renoncer à l’enthousiasme des premières heures… afin que l’art de bâtir reste, à la suite d’une lutte permanente, « la mise en espace d’une question humaine ».

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Pergame | Chef d'agence | Parisienne | 04-04-2019 à 18:59:00

J'ai enseigné le doute dans une Ecole d'ingénieurs (ils en avaient besoin : ils avaient passé tout le temps de leurs études à apprendre à le nier), mais pas le découragement. Les architectes fonctionnent avec le doute, mais ici on ressent qu'il n'est plus ce doute qui peut stimuler la création, mais le doute sur l'utilité et la place de la création dans un monde effectivement embarqué dans une temporalité calqué sur la rentabilité. Il ne s'agit pas de nier les vertus de l'urgence quand elle stimule le projet, mais quand il s'agit exclusivement de faire du fric … La prise en main par la promotion privée de la commande globale en vue de faire la ville relègue l'architecte dans une position d'obligé et non plus de créateur. Où va-t-on ?

philippe | 31-01-2019 à 12:52:00

Bonjour
Si vous cherchez des articles sur les doutes, on va certainement être nombreux.
Après quinze ans de libéral je suis dans la même situation. Peut-être pour d'autres raisons, comme le décalage entre ceux chargés de produire du sens et ceux chargés de l'évaluer, le manque de temps pour le projet dû pour moi à une trop forte concurrence déloyale, et cette épée au dessus de nos têtes vers laquelle presque toutes énergies semblent converger.
Enfin, je fini par me dire qu'une société a l'architecture qu'elle mérite. Pas étonnant que celle de l'argent aille vers la quantité plutôt que la qualité.
Merci en attendant pour votre médiat qui souvent nous boost, parfois nous permet de nous exprimer

TV | 29-01-2019 à 14:54:00

Merci pour cet article, et bravo à "Elle". c'est un témoignage rempli de pudeur et de profondeur. On aimerait la rencontrer, pour être solidaire, moins solitaire. Jean-Philippe, tu peux t'en charger...?

OttoDesk | Archi | Idf | 28-01-2019 à 11:36:00

Nous devrions être nombreux à nous reconnaitre dans cette déception et ces doutes. Mais les architectes n'ont-ils pas leur part de responsabilité? N'avons nous pas tout accepté? Réduction des drastiques délais et des honoraires augmentation du contenu des études à réaliser...sans rien dire. Ne sommes nous pas un métier ou nous nous côtoyons entre architectes avec un grand sourire et un couteau dans le dos?

RF | 24-01-2019 à 14:28:00

une réflexion intéressante sur le devenir de notre profession ...

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