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Exposition | L'art du chantier, l'art de raconter l'architecture (23-01-2019)

La masse ne fait pas peur ! Sur les murs de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine s’expose jusqu'au 11 mars 2019 « L’Art du chantier ». Le sujet est d’autant plus vaste qu’il plonge ses racines jusqu’au XVIe siècle. Devant cette tâche immense, Valérie Nègre, historienne, et Marie-Hélène Contal, directrice du développement culturel à la Cité, commissaires d’exposition, ont pris un parti narratif et, en fait d’une grande Histoire du chantier, privilégient quelques histoires aussi délicieuses que judicieuses de John Soane à Martin Rauch en passant par Patrick Bouchain et Niccola Zabaglia.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine | France

Bottes, casque...et gilet jaune. Il ne faut aucun de ces accessoires pour pénétrer l’art du chantier à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Il faudrait, au contraire, s’armer de gants blancs tant les documents exposés semblent précieux.

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Des gravures anciennes, des tableaux, quelques croquis, des dessins, des maquettes… une richesse documentaire rare ; un plaisir pour le regard.
D’un côté, Hubert Robert et Pierre-Antoine Demachy. De l’autre, Iakov Tchernikhov et Fernand Léger.

Chaque vitrine ou pan de mur se fait alors le support d’une histoire abondamment illustrée. Le chantier n’est pas évoqué comme la part technique et obscure de l’architecture mais comme un temps de recherche, de perfectionnement… voire un temps de représentation, de luttes ou d’invention.

L’actualité est évoquée par quelques figures incontournables. Patrick Bouchain d’abord. L’homme de l’art y est salué pour ses « chantiers ouverts au public » présentés comme les « théâtres de la réparation sociale ».

Dans le catalogue, Patrick Bouchain dénonce d’ailleurs la « chronologie dans l’usage des outils » : « la tradition veut qu’il existe une période à chaque type d’expression : une période initiale à la parole, puis une autre spécifique à l’écriture, une troisième au dessin, une autre dédiée à la maquette suivie d’un retour à la ‘parole’. En abolissant cette segmentation entre les outils et en mélangeant ‘parole’, ‘écrit’ et ‘dessin’ à tout moment du projet, on parvient à rétablir une manière de faire l'architecture qualitatitve. »

Enfin, « c’est dans le croquis de l’architecte – et non dans le dessin d’exécution – que l’on retrouvera l’esprit du projet », dit-il.

Cette philosophie semble d’autant plus importante qu’elle est vraisemblablement celle de l’exposition toute entière. Paroles, écrits, dessins y sont pêle-mêle – quoi que savamment présentés – et donnent aux visiteurs « l’esprit » du chantier.

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Parmi les « récits » que chacun peut lire, voir ou entendre, comptent, par exemple, « les dessins de chantier » du bureau de John Soane (1753-1837). Ces documents sont d’une extraordinaire qualité. Ils illustrent l’histoire d’élèves stagiaires formés « à l’art, au métier et au commerce » de l’architecture. Il leur était en effet réclamé de composer en un jour, à partir d’une ébauche in situ réalisée le matin même, une image mise en forme et en couleur. Ces dessins, en plus de participer à la formation de leurs auteurs, documentaient avec superbe l’avancement des chantiers londoniens de John Soane.

05()_B.jpgUne autre section de l’exposition retient l’attention avec les étonnants « échafaudages volants » de Niccola Zabaglia (1667-1750) dont les gravures ont été publiées en 1743. Plus loin, ce sont les dessins d’Antonio Adamini (1794-1846) qui étonnent vigoureusement ; ils illustrant l’érection de la colonne monolithe d’Alexandre à Saint-Pétersbourg. Parmi ces documents, un portrait avantageux de l’architecte retenant de son coude un imposant bloc de pierre menaçant de chuter. Un symbole pour dire, vraisemblablement que l’équilibre d’une construction – d’un chantier ? – dépend intimement de son concepteur...

L’humour trouve aussi sa place sur les murs de la Cité avec l’évocation du chantier comme lieu de « jeux et rencontres illicites » qu’une composition grivoise aux allures d’affiche soviétique illustre.

06(@FelixCandela)_S.jpgLe sérieux se retrouve cependant avec le chantier analysée comme territoire, cette fois-ci, de luttes sociales. Enfin, il est l’endroit de l’expérimentation. Comment d'ailleurs ne pas sourire devant cette photographie d’une « dalle champignon » conçue par Felix Candela et dont la résistance est testée par vingt-cinq ouvriers qui s’y tiennent, sin miedo, debout, les bras croisés.

03()_S.jpgChaque section, chaque document se révèle ainsi l’occasion d’une historiette aussi plaisante que stimulante. Ensemble, elles forment un tout riche et cohérent que quelques films viennent parachever. L’un présente Martin Rauch, « céramiste, constructeur et architecte » autrichien, chantre de la terre.

« La plupart de mes chantiers sont des sortes de laboratoires, explique-t-il. Cela me passionne de chercher de nouvelles solutions ou de bricoler des machines sur les chantiers. En 1984, j’ai fabriqué avec mon frère, qui travaille le métal, un premier tambour rotatif de mixage dans lequel on pouvait mettre la main pour sans cesse tester la terre. Je l’utilise toujours ! […] Je vois la machine comme une aide au travail physique, pour protéger la santé de l’artisan, mais je suis contre une complète rationalisation qui conduirait à produire des éléments en terre comme on le fait des voitures ou des briques. Il faut qu’un travail manuel persiste ! »

Cette persistance a d’autant plus d’importance que la digitalisation de l’architecture et la préfabrication voire la robotisation invite précipitamment, dans une surabondance d’innovations, à un nouvel « art du chantier » que l’exposition élude mais que des événements proposés en parallèle prennent à bras le corps.

Bref, « L’Art du chantier » pourrait, selon cette même hygiène scientifique, être aisément décliné. Pourquoi donc ne pas offrir d’ici quelques années un « Art du chantier II » et enrichir cette passionnante logique historique d’autres questions contemporaines ?

Jean-Philippe Hugron

Nota : un superbe catalogue relate l'ensemble des histoires présentées dans l'exposition en plus de proposer quelques passionnants essais : http://www.snoeckpublishers.be/usite/snoeckpub_frbe/index.asp?p=914&c=N&i=677

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