Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Livre | Lequeu, je t'aime ! (12-12-2018)

Une conspiration ? L’oeuvre de Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) serait un mensonge, une manipulation… la création de Marcel Duchamp! C’est la version de Philippe Duboÿ récemment rééditée par Gallimard. Parallèlement, au Petit Palais, l’exposition consacrée à l'architecte défend une vision dépassionnée, celle d’un dessinateur solitaire, d’un homme de son temps qui n’avait, de surcroit, absolument rien d’un illuminé... Qui croire ?

France

La théorie du complot a, depuis le soir du 11 décembre 2018, la plus belle presse. Condamnée de toute part, elle est portée par des esprits chagrins rapidement injuriés. L’insulte colportée de-ci de-là lave l’esprit de ceux qui la prononcent et les dédouane de tout effort de compréhension. Le complotisme est pourtant une mise en doute de la réalité, principe de toute philosophie...

Il est aussi, pour beaucoup, l’expression d’une faiblesse d’esprit...mais également d’un manque de confiance à l’égard des autorités ou des médias. Elle est enfin une quête de rationalité là où la raison peine à comprendre un événement qui la dépasse amplement.

02().jpgEn ouvrant l’ouvrage de Philippe Duboÿ sur Jean-Jacques Lequeu, intitulé dans sa deuxième édition Lequeu, une énigme, et dans sa troisième Jean-Jacques Lequeu, dessinateur en architecture, le lecteur se confronte à une étrange conspiration puisque tout relèverait, in fine, d'un vaste canular...

L'auteur fait en effet état, au début de sa démonstration, de ce plaisir hygiénique – que d’autres diraient malsain – de mettre en doute la réalité d’une œuvre signée d’un architecte méconnu : Jean-Jacques Lequeu.

Philippe Duboÿ rappelle combien cet homme de l'art n'était que depuis peu considéré. Il était pourtant apprécié comme l’un des «architectes révolutionnaires» non pour son engagement politique à la fin du XVIIIe siècle mais pour sa manière originale de penser l’art de bâtir. Pour preuve, des historiens inscrivaient volontiers son nom aux côté de ceux de Boullée et Ledoux.

Lequeu n’a cependant jamais construit et son œuvre est principalement graphique. Certains la résumeraient à une simple  «architecture de papier».

05(@BNF)_S.jpegSes dessins illustrent cependant d’étranges constructions mais aussi des mécanismes, des traités de représentation humaine, des vues anatomiques, des portraits… L’oeuvre est protéiforme ! Tant qu’elle paraît même...surréaliste.

Longtemps oublié, Lequeu a fini aux enfers de la BNF. Ses dessins, à la limite de la pornographie, ont été censurés mais Philippe Duboÿ a toutefois réussi, en 1968, à engager, depuis Venise, une thèse qui devait, peu après, devenir un livre paru d’abord en anglais.

Cinquante ans plus tard, l’historien relate encore ses recherches ainsi que tous les doutes qui l’ont animés des années durant : Jean-Jacques Lequeu serait une invention ! Son auteur ? Marcel Duchamp. Adhémar, Lacan, Leiris et Queneau auraient, parmi d’autres, été impliqués dans ce curieux «ready-made».

03(@BNF)_B.jpegA mesure des pages du livre – souvent indigestes dans leur forme et dans leur accumulation de citations particulièrement longues – tout amène le lecteur à douter. Tout semble malgré tout se tenir et l’oeuvre étrange trouve une justification nouvelle.

Philippe Duboÿ se fait alors, paragraphe après paragraphe, un «jocondeur» de talent et au lieu de tracer des moustaches sur le portrait de Mona Lisa, l'historien esquisse l’ombre d’artistes et d’intellectuels dans les pas de Jean-Jacques Lequeu... contre Le Corbusier.

Le lecteur découvre ainsi une démonstration implacable – validée par un diplôme de doctorat ! donc indiscultable... en théorie. Voilà de quoi troubler ! Mais cette part oculte n'est pas sans aller non plus avec un brin d'excitation et de fascination...

L’historien de l’architecture Robin Middleton, dans son avant propos à l’édition de 1987, ne s’y trompe pas, lui non plus, et note que «Duboÿ, de propos délibéré, épaissit encore le mystère».

«A la lecture de ces chapitres, le peu de certitudes qu’on ait cru posséder au sujet de Lequeu se volatilise, et peut-être définitivement. L’auteur ne résout rien. Il fouille, il nous asticote et nous tourmente. Il joue a un jeu diabolique», poursuit-il.

L’exposition présentée à Paris, au Petit Palais, depuis le 11 décembre jusqu’au 31 mars 2019 joue cependant les trouble-fête : d’énigme Lequeu, il n’y a pas !

A l'occasion de la présentation des cent-cinquante dessins confiés par la BNF, les commissaires de l'événement se sont prêtés à un exercice de démolition. Leur présentation, à la veille de l’inauguration, en témoigne amplement. «Lequeu n’est pas un fou». «Lequeu n’est pas un original». «Lequeu est homme de son temps», entend-t-on.

Interrogée par Le Courrier de l’Architecte, Corinne Le Bitouzé, co-commissaire mais aussi conservateur au département des estampes de la BNF, affirme que «le XVIIIe siècle a pu produire ce genre d’artiste sans l’aide de Duchamp».

En outre, l'œuvre de Lequeu n’est, à ses yeux, marquée par «aucun aspect innovant». Sa marginalité est, elle aussi, minimisée. L’ouvrage de Philippe Duboÿ présente pourtant un «autoportrait» (dixit la légende) de Lequeu habillé en femme. Ce dessin ne figure bizarrement pas au sein de l’exposition et Corinne Le Bitouzé répond que, de tout évidence, «il ne s’agit pas d’un autoportrait ; le document n'a jamais présenté  cette mention, dit-elle. Il est seulement noté, au verso, l'inscription ‘mimallones’», du nom de ces femmes qui, pour célébrer bacchus, adoptaient l’attitude d’hommes.

05(@BNF)_S.jpeg

Lequeu, au sortir de cette exposition, n’a donc plus rien d’un mythe enthousiasmant… au point même qu'il faudrait s’interroger sur le bien fondé d’un événement sur un homme qui n’aurait, à entendre dire, rien d’original... au mieux, un talent de dessinateur hors-pair. 

Alors, pour aimer Lequeu, il faut sans doute, avant d'aller au Petit Palais, picorer dans les textes de Duboÿ, se laisser séduire par l’incroyable univers de Lequeu, être habité par l'enigme car, pour paraphraser Robin Middleton, cet artiste ne se prête à aucune «étude académique».

Jean-Philippe Hugron

NB : un symposium se tiendra le 19 décembre sur le thème « voisinages de Lequeu » au Petit Palais. http://www.parismusees.paris.fr/fr/activites/symposium-voisinages-de-lequeu

*Jean-Jacques Lequeu, Philippe Duboÿ, Gallimard, 320 pages, 26 euros

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Art-et-Artistes/Jean-Jacques-Lequeu

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 d'Avenier&Cornejo

2018, année de l’engagement… pour l’environnement…la société… et l’Architecture a son rôle à jouer. Alors nous avons communiqué… exposition à New York sur...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de GUINEE*POTIN ARCHITECTES

Des concours s’échelonnant toutes les mois, 8 de perdus à l'exception de deux : l’école publique de St Pabu dans le Finistère, et notre premier projet francilien, avec Palast et Echelle Office, pour 90...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 d'Atelier(s) Alfonso Femia

Atelier(s) Alfonso Femia est la nouvelle dénomination de l’agence 5+1AA depuis 2017.  Les Atelier(s) Alfonso Femia développent des projets participant à la transformation des villes méditerranéennes et...[Lire la suite]

Une villa possède une relation unique, poétique avec son parc ; un dialogue fait de références visuelles et de perceptions, de relations collectives et «intimes». Notre proposition veut créer un moment de réflexion afin de permettre à la Villa Bo