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Livre | Nécro-architecture ou l'art des vanités (24-10-2018)

Concevoir un cimetière ? Plutôt mourir ! La Toussaint avec ses heures de commémorations fleuries approchent et appellent un peu plus de mesure. Toutefois, plus qu’un chrysanthème, voici une lecture : 'Naissance de la nécropole moderne' d’Annabelle Iszatt, architecte, paru aux Editions de l’Espérou. L’ouvrage qui arrive après ceux de Robert Auzelle et Michel Ragon retrace l’étrange épopée architecturale et urbaine d’une typologie désormais quelque peu oubliée… le cimetière.

Patrimoine | Cultes | France

Allée Z. Division 27. Les cimetières ont des allures de casernements. Les tombes s’y alignent au garde à vous.

Ce damier de dalles grises, rouges et noires avec quelques ornements «in memoriam» peinent à émouvoir. L’espace funéraire, dans son extrême aridité, semble n’être aujourd’hui l’objet d’aucune intention nouvelle et, au même titre que l’architecture, devient un art sur catalogue.

Pas un artiste, pas un architecte, pas un paysagiste ne semble se risquer – sauf exception méconnue – à proposer une idée, un concept… Faut-il alors, pour envisager un peu plus de poésie ,attendre de «Réinventer la Nécropole du Grand Paris» ?

Pour l’heure, il n’y a qu’à pleurer l’éternel retour du même ; deux siècles d’histoire nous reconduisent à la case départ : le cimetière ce «lieu de stockage».

C’est du moins ce petit goût amer que laisse la lecture du texte écrit par Annabelle Iszatt qui retrace, en une centaine de pages, l’avènement d’une nouvelle forme urbaine à la fin du XVIIIe siècle : «la nécropole moderne».

Sans désir de dénoncer la sécheresse des cimetières contemporains, l’architecte résume, sous une forme universitaire parfois un peu dure, les fondements théoriques d’un urbanisme mortuaire. Toutefois, avant d’être spatiale la question se veut, entre les pages, idéologique.

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Si l’auteur fait de la Révolution française un moment clef, bien des références illustrent l’émergence d’une réflexion nouvelle, dès le milieu du XVIIIe siècle, autour de la mort, de ses rites puis de ses formes urbaines et architecturales qui en découlent.

Annabelle Iszatt cite abondamment l’abbé Laugier, Pierre Patte et Jacques-François Blondel pour définir trois types d’espace mortuaire : le cimetière-monument, le cimetière-jardin et le cimetière rationnel.

Chacune de ces catégories jouent sur «le désir de commémoration et de représentation collective de la société», «la promenade funéraire» et, enfin, «le besoin de conservation et de souvenir individuel».

Ces différentes organisations théoriques n’ont que peu ou prou été étudiées. «Ce sont surtout les questions de la localisation et de l’expression des tombeaux de grands hommes, à présent exclus des lieux de culte, qui ont été considérées», écrit-elle avec pour illustration les nécropoles de Boullée ou encore celle de son élève, Fontaine.

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Il n'y a dans cet intérêt rien d'étonnant ; les théories architecturales de la deuxième moitié du XVIIIe retenaient avant tout «le spectacle des tombeaux» (Laugier, 1765) ou encore toutes ces tombes monumentale comme autant d’ornements de qualité (Patte, 1769).

«Il ne serait pas impossible que ces endroits [les cimetières] ne devinsent un des plus curieux des Villes, par l’importance des monumens qu’ils receleraient, et par les chefs-d’oeuvre de sculpture, qui pourraient s’y trouver rassemblés», écrit toutefois Pierre Patte en 1769 comme pour signifier l'importance du tout plus que des parties. 

Mais Blondel indique, quant à lui en 1771, dans son cours d’architecture, le principe d’une architecture funéraire «capable de retracer aux vivants l’image du séjour terrible, mais inévitable, que nous devons habiter après la mort».

Bref, voilà autant de positions qui justifient l’appétit d’architectes pour mausolées et autres cénotaphes. Ce n’est que près d’une décennie plus tard, que les premiers plans masses – qu’Annabelle Iszatt redessine et reproduit dans un ultime chapitre – montrent des systèmes spatiaux variés, tous caractérisés par des formes géométriques simples.

L’auteur rapporte l’ambition d’une nouvelle génération à travers les propos de Pierre Patte : «L’inhumain ayant été considérée de tous les tems comme une chose sacrée, il est important de ne point l’avilir ni de la dégrader : il faudrait plutôt chercher à en augmenter le cérémonial qu’à le diminuer. Tout projet à cet égard qui ne conciliera pas à la fois, le bien public, l’intérêt de l’église, et la vanité du peuple, échouera nécessairement». Entre les lignes, c’est un espace de grande échelle, si possible rationnel, qui est désiré.

Pour autant, la fin du XVIIIe siècle voit, avec Rousseau, l’idéal du retour à la nature poindre. Annabelle Iszatt esquisse l’aménagement du parc d’Ermenonville entre 1766 et 1778 comme un «projet charnière qui marque l’orientation vers des projets de paysages plus que de monuments». Ce changement est d’autant plus vrai que l’île au centre de l’étang accueille, au milieu de grands peupliers, le tombeau du célèbre philosophe décédé en 1778.

Girardin qui dessine ce parc trace aussi les lignes d’un projet théorique. «Ce n’est ni en Architecte, ni en Jardinier, c’est en Poëte et en Peintre, qu’il faut composer les paysages, afin d’intéresser tout à la fois, l’oeil et l’esprit», écrit-il en 1777.

En outre Annabelle Iszatt se plaît à citer Louis-Sébastien Mercier et son Tableau de Paris : «le Français ne connaît qu’un genre de plaisir, celui de voir et d’être vu. L’Anglais […] ne se nourrit pas de vanité, de l’étalage, de la parure, de clinquant, d’une promenade en rond mille fois répétée devant les mêmes objets».

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Dans ces circonstances, le cimetière-jardin semble la solution la plus évidente qui, en 1799, prend enfin corps avec les plans de Jacques Molinos, à Montmartre, pour le «Champ des Morts» qui dépeint «l’espace de la mort comme un lieu de calme et de sérénité».

Ce projet est cependant abandonné et l’arrêt préfectoral du 21 ventôse an IX (12 mars 1801) appelle la réalisation de trois «enclos de sépulture».

Parmi eux, le cimetière du Père Lachaise. Le visiteur serait tenté d’y voir la concrétisation du cimetière-jardin tant espéré par Jacques Molinos. Il n’en est rien. Alexandre-Théodore Brongniart ne fait qu’adapter l’un des plus beaux jardins de Paris aux besoins d’un cimetière. Le nouveau tracé emprunte cependant beaucoup à celui des jardins anglais dont l’architecte s’est fait une spécialité. Les quelques éléments architecturaux qu’il espère ériger – une pyramide monumentale et quelques mémoriaux – pour dominer et ordonner cette nécropole resteront de papier.

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Les deux autres cimetières – Montparnasse et Montmartre – répondent quant à eux du cimetière rationnel. Si un architecte – Etienne Hippolyte Godde – les a dessinés, ils semblent davantage relever d’un tracé purement administratif qu’un ingénieur aurait rendu le plus efficace.

Cependant «l’engouement de nouvelles classes sociales pour la sépulture fait entrer l’art dans le cimetière» et pose la question d’une «architecture du sacré détaché de la religion». Par un jeu de compensation, l’organisation rationnelle semble contre-balancée par le fantastique d’édicules et caveaux à l’architecture éclectique.

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Balzac ira même en 1833 jusqu’à railler ces formes extravagantes dans une phrase pleine de saveur : «C’est une infâme comédie ! C’est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels : mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre humain qui n’a plus rien de grand que sa vanité».

Ce pittoresque improvisé vient conclure l’histoire de la nécropole moderne reconstruite sous la plume d’Annabelle Iszatt. L’écriture trop universitaire et les coupes à la serpe dans une thèse probablement fleuve rendent la lecture un peu difficile mais n’enlèvent absolument rien à l’intérêt d’une étude passionnante qui conduit le lecture à s’interroger sur la mort mais aussi à aborder la question mémorielle voire celle l’espace funéraire, autant de sujets aujourd'hui totalement oubliés.

Jean-Philippe Hugron

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