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Exposition | Capital agricole ou Archigram... sans le blé ! (03-10-2018)

L’exposition imaginée par SOA, agence d'architecture, et présentée au Pavillon de l’Arsenal à Paris jusq'au 27 janvier 2019 s’attaque à l’agriculture urbaine en évitant magistralement l’écueil du gadget verdoyant pour promoteur en panne de séduction. Aussi, entre les cimaises, pas de salade ! Pour autant, la belle proposition semble verser davantage dans l’utopie et la nostalgie plus que dans le réalisme économique.

Pavillon de l'Arsenal | Ile-de-France

Alors que les foules se pressent dans les hypermarchés et que les plus belles âmes s’alimentent de produits qui n’ont de biologiques que l’étiquetage, le sujet de l’agriculture urbaine semble aussi déplacé que saugrenu. C’est pourtant l’outil brandi par SOA pour opérer une véritable révolution francilienne !

Le Pavillon de l’Arsenal se met donc, à cette occasion, au vert. Toutefois, l’institution parisienne a l’intelligence de ne pas sombrer dans la triste et consternante facilité de créer, entre ses maquettes, un énième potager co-participatif que butineraient des honey-makers d’un incubateur entomologique – autrement dit les abeilles d’une ruche voisine. Voilà donc un sujet certes dans le vent, mais envisagé enfin de manière un peu moins superficielle et démagogique.

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Le propos ainsi avancé se veut prospectif. Sur les murs du premier étage, le potentiel agricole du territoire francilien se livre en schémas, diagrammes, photographies et dessins.

Pour parfaire la démonstration, l’exposition propose un étrange retour vers le passé : un siècle plus tôt, Paris était bel et bien une capitale agricole. Augustin Rosenstiehl, commissaire, cite volontiers les murs à pêches, les murs à vignes et autres fosses à cresson qui marquaient le paysage des communes de la première couronne.

Cartes postales et cartes d’état-major en attestent. Elles alimentent ainsi l’imaginaire d’une ville autrefois productive. Paris et sa région étaient alors en mesure de produire 80 % de ses aliments, un chiffre qui aujourd’hui laisse pantois.

Cette vision en noir et blanc d’une situation passée n'en finit pas d’étonner. Entre les lignes, modernité et société de consommation semblent accusées d’une perte significative de bon sens.

S’ensuit une démonstration étonnante : les espaces naturels voient leur surface augmenter en Ile-de-France depuis un siècle! L’affirmation a de quoi provoquer étant donné l’étalement urbain d’une agglomération devenue, avec les années, tentaculaire. Elle se teinte toutefois d’une légère mauvaise foi. Si les champs ne sont pas comptabilisés, les pelouses de bord d’autoroute le sont assurément. Les données sont donc un tantinet malhonnêtes car la comptabilité façon 1900 n’est sans doute pas allée jusqu’à recenser les haies et autres herbes folles le long de chemins vicinaux.

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Face à une «nature en crise», le réflexe des pouvoirs publics reste de «sanctuariser» les espaces naturels pour les préserver des actions humaines. Augustin Rosenstiehl peut regretter cette situation extrême et prend alors le parti d’exposer le portrait de «pionniers» qui, dans les interstices de la métropole, tentent de nouvelles pratiques alimentées de «savoirs ancestraux». Ici, des fermes installées dans des parkings souterrains. Là, pâturages au cœur des cités laissés à de nouveaux «bergers urbains».

Pour finir, l’exposition évoque l’agriculture urbaine comme un problème non pas «en plan» mais «en coupe». Autrement dit, il en irait de la superposition des fonctions plutôt que de leur juxtaposition. Pour illustrer ce propos, une frise déroule des projets réalisés en France mais aussi ailleurs en Europe et dans le monde. Les propositions dessinent un curieux inventaire aux formes architecturales parfois séduisantes. Les unes à la suite des autres, elles tracent les contours d’une ville fantasmée à la façon d’Archigram mais, cette fois-ci, les fonctions ludiques sont remplacées par des activités agricoles.

Tout cela présenté, le visiteur peut repartir avec l’impression de pouvoir, un jour, se racheter à coup de bêche une véritable conscience écologique. Toutefois, deux questions restent en suspens : l’économie de ces projets d’une part, et celle d’une agriculture urbaine, d’autre part. Elles sont malheureusement éludées.

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«Il s’agit avant tout de modèles économiques extrêmement fragiles», explique Augustin Rosenstiehl au Courrier de l’Architecte. La cause ? «L’absence de marchés adaptés», répond-il en citant, par exemple, le cas d’une cantine scolaire alimentée par un producteur local. D’aucuns pourraient aussi penser, à plus grande échelle, aux arbres du Grand Paris importés des Pays-Bas au lieu d’être achetés au sein d’une pépinière francilienne.

Si les mots «subventions» et «aides» interviennent très vite dans la conversation, c’est que l’agriculture urbaine ne peut également vivre, pour l’heure, sans bénévolat ni même sans soutien des pouvoirs publics. Mais, plus qu’une question d’argent, il en va, pour l'heure, d’une question politique portant sur la sanctuarisation des terres, sur la «sécurisation» des champs et sur la maîtrise de la spéculation foncière.

Cette exposition aussi didactique que pédagogique tente ainsi davantage de sensibiliser les pouvoirs publics sur une problématique que d'aiguiser l’esprit de conquête de potentiels entrepreneurs. Dans ce contexte, l'événement aurait gagné à être un tantinet plus affirmatif sur ces thématiques économiques sans quoi tout peut sembler relever d’une lubie sans blé…

Jean-Philippe Hugron

NB : l’exposition est accompagnée d’un passionnant catalogue aussi complet que volumineux, à consulter sans modération!
‘Capital agricole – chantiers pour une ville cultivée’, 488 pages, 43 euros.
http://www.pavillon-arsenal.com/fr/edition-e-boutique/collections/hors-collection/10995-capital-agricole.html

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