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Venise 2018 | Pavillon Français : derrière le capharnaüm, la pépite (30-05-2018)

Au-delà d’une scénographie particulièrement contre-productive, le Pavillon Français reste, sans doute, l’un des plus intéressants de cette XVIe Biennale d’Architecture de Venise puisqu’il propose autour de l’exposition « Lieux Infinis » imaginée par Encore Heureux, la théorie mais aussi, chose extraordinaire, la pratique !

France | Encore Heureux

Rentrer dans le Pavillon Français et soupirer. Misère ! Des pelles, des râteaux, une trottinette, une chaise longue, le tout au plafond et sur les murs ! Ecrasé par ce fatras d’objets du quotidien, le visiteur n’a alors qu’une envie : repartir. Cet étouffant capharnaüm n’a absolument rien de séduisant pour l’oeil.

Avant d’appréhender le propos, l’envie de passer outre ce fastidieux hommage à Louis la Brocante pousse à visiter la pièce contiguë : une mezzanine en bois, une cuisine, des tables et des chaises… mais, cette fois-ci, bel et bien positionnées au sol. Voilà grosso modo une arrière boutique réalisée à partir de matériaux récupérés ; l’installation de Xavier Veilhan conçue dans le cadre de la précédente Biennale d’Art au sein du Pavillon Français a été démontée et recyclée. L’intention est bonne… mais particulièrement moche.

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Elle invite à s’interroger : si la récupération est une excellente idée en soi, pourquoi systématiquement verser dans l’esthétique ‘patronage’ ? Pourquoi la «récup’» devrait-elle être évidente et, par conséquent, mochissime ? Wang Shu, quand il réutilise des briques et des tuiles, ne fait-il pas, lui, quelque chose de beau ?

Soit. La forme du Pavillon Français n’est résolument pas séduisante. Le propos est, quant à lui, autrement plus passionnant ; il expose aux yeux du monde des projets finement sélectionnés qui ne sont certainement pas les plus médiatisés : des friches industrielles ou des ensembles tertiaires abandonnés et transformés en espace de vie sinon en espace culturel.

Parmi les lieux exposés, le plus emblématique est sans doute la Friche de la Belle de Mai à Marseille. Cet exemple illustre l’importance du temps dans l’émergence d’un lieu.

Dans cette sélection, compte toutefois un intrus : le 104, à Paris. Au delà de son élégante architecture, cet équipement public relève davantage d’un échec politique ; plus qu’une friche industrielle, il en va d’une friche culturelle. La ville de Paris s’est montrée incapable de mettre en œuvre son ambition. Face à cette faiblesse, la population environnante s’est saisie du lieu pour lui donner vie. Une autre histoire.

En plus de révéler des projets remarquables, le pavillon pose quelques questions fondamentales sous-jacentes portant sur l’inachèvement, le processus de conception, la pertinence des programmes ou encore sur le temps long de la réalisation à une époque qui, séquencée par des agendas électoraux, n’aime que les «produits finis».

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Les commissaires du Pavillon Français vont encore plus loin. S’ils exposent des projets dont ils font la promotion, ils cherchent aussi à démontrer que ces réflexions et propositions sont possibles à Venise.

L’idée géniale d’Encore Heureux est donc d’investir un lieu abandonné de la cité lacustre pour en faire un «lieu infini». La Caserma Pepe – une caserne depuis longtemps abandonnée au Lido – devient ainsi le cadre d’une expérimentation à grande échelle. On retrouve là cette énergie et cette conviction héritées de Patrick Bouchain – maître à penser d’Encore Heureux – pour qui il faut sans cesse «faire» sinon rechercher le «permis de faire».

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L’acte fondateur de cette initiative fut une soirée organisée au sein même de la caserne. Si le lieu est difficilement accessible, la foule s’y est rassemblée nombreuse. La mise en lumière de 1024 a révélée l’architecture du lieu en plus de participer à l’ambiance festive de l’événement. Ce succès constitue la démonstration qu’un tel lieu peut exister à Venise, en marge des adresses convenues. Les six mois de la Biennale ne suffiront sans doute pas à faire émerger ce nouveau «spot» ; il faudra probablement des dizaines d’années pour que le lieu devienne incontournable.

Ceci étant dit, Encore Heureux réalise un coup de maître en refusant de se satisfaire d’une seule exposition ; l’architecture reste, à leurs yeux, une question d’action. Telle est leur démonstration au sein d’une ennuyeuse biennale 2018 qui n’a d’ambition que de ne rien révolutionner. Voilà donc un pavé bleu-blanc-rouge jeté dans la mare vénitienne! Merci infiniment.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

JACOB | Architecte | Paris | 03-06-2018 à 15:42:00

On dit pas que c’est moche, on dit « j’e n’aime pas ». Sans vouloir défendre Encore Heureux, vraiment, je serais curieux de savoir ce qui est beau selon vos critères.

Ludo | 31-05-2018 à 14:03:00

Très juste, tout! Bel article, bravo Jean-Philippe

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