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Exposition | Mai 68 ou le suicide de l'architecte (23-05-2018)

Il y a ceux qui ont connu la guerre. Il y a désormais ceux qui ont vécu 68. Les deux espèces empruntent à la figure du vétéran engagé plus qu’au bidasse dépassé par la course des événements. «68, j’ai connu ! 68, j’ai fait !»...et 68, j’ai vaincu ? Que reste-t-il de cette révolte auprès des architectes sinon le suicide d’une profession ? Une exposition présentée à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine, à Paris, jusqu'au 16 septembre 2018, tente de répondre.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine | France

Il fallait, au détour d’une alcôve de l’exposition ‘Mai 68, l’architecture aussi’, croiser l’un de ses commissaires, Jean-Louis Violeau, et prendre au vol une conversation sur un «suicide social» pour comprendre l’enjeu d’un événement.

03().jpgLe sociologue voit, en effet, en Mai 68, les circonstances d’une mort organisée, celle d’une profession ; les architectes ont cassé leur grande école, leur grand prix de Rome et, au nom d’une nouvelle générosité, ont lutté contre toute forme de numerus clausus. De fait, l’architecte a perdu son statut de notable et, par la même occasion, s’est ouvert à la plus rude des concurrences.

Aujourd’hui, avocats et notaires se défendent rapidement contre de possibles réformes portant atteinte à leur corporation ; les architectes se débattent, quant à eux, inaudibles. Le cas de la loi ELAN, s’il concernait une autre profession, serait déjà réglé depuis longtemps.

L’exposition que Jean-Louis Violeau propose avec Caroline Maniaque et Eléonore Marantz est ainsi riche de réflexions. Elle semble, véritablement, poser les fondements d’une époque contemporaine dont les plus illustres figures sont les enfants de Mai.

04()_B.jpg«Bernard Huet, Antoine Grumbach, Alain Sarfati, Christian de Portzamparc, Jean Nouvel, Henri Gaudin, Henri Ciriani, Yves Lion, Roland Castro, Edith Girard tracent ainsi des voies singulières, nourrissant une Tendenza française, pluraliste et éclectique», notent les commissaires dans un petit – tout petit – catalogue paru aux éditions B2.

Cet ouvrage montre, lui aussi, l’enjeu de Mai 68, plus particulièrement sur un système éducatif. Beaucoup dénonçait, depuis le début des années 60, «les lacunes d’un enseignement éloigné des réalités de la profession et contre le mode de jugement des travaux». Un demi siècle plus tard, l’antienne est toujours d’actualité mais pour bien d’autres raisons.

Le «rêve» était, en 1968, de développer le «savoir objectif sur l’architecture» mais aussi de «construire un architecte-intellectuel au détriment de l’ancienne figure de l’architecte-artiste».

02()_S.jpgL’exposition présente alors une multitude de diplômes, issus de Mai. Elle retrace aussi l’avènement des Unités Pédagogiques qui se sont émancipées de la maison-mère pour mieux la tuer.

68 accouche ainsi d’une insaisissable nébuleuse où chacun voit midi à sa porte. Le résultat est que l’architecte-intellectuel ne vaut pas beaucoup plus que son avatar artiste. Pis encore, il ne trouve aucun crédit face aux universitaires dont l’entrisme exclu, depuis des décennies, tout homme de l’art.

Voilà donc une exposition qui invite à penser à la lumière d'une histoire récente la place de l’architecte, ce professionnel – mais aussi cet entrepreneur – qui se laisse lentement mais sûrement grignoter nombre de ses prérogatives. Le manque de prestige qu’il dénonce parfois n’est toutefois rien face à la perte de son pouvoir.

Voilà une exposition pour engager... une révolution ?


Jean-Philippe Hugron



*Disponible ici : http://editions-b2.com/home/78-mai-68-larchitecture-aussi-.html

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