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Global Award 2018 | L'architecture comme agent d'émancipation des citoyens par Marie-Hélène Contal (16-05-2018)

Marie-Hélène Contal, architecte, directrice du développement culturel à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, fervent soutien du Global Award, livre dans un texte intelligent sa vision de l’architecture comme agent d’émancipation. Elle donne, par la même occasion, quelques clefs pour mieux comprendre ce palmarès 2018 du Global Award.

Global Award | France

Empowerment : processus par lequel un groupe de citoyens confrontés à un même enjeu de développement acquiert les moyens de renforcer sa capacité d'action. Le terme reste difficile à traduire en français : émancipation, responsabilisation, pouvoir-faire.

Le thème d’un rétablissement du pouvoir-faire des citoyens s’est imposé dans le débat sur la ville durable. Le sommet d’UN Habitat à Quito, en 2016 a été conclu par un texte-manifeste, les Quito Papers, qui vaut, autant que par sa clarté, par la qualité de ses auteurs. Joan Clos, Richard Sennett, Ricky Burdett et Saskia Sassen ont mis toute leur autorité dans la balance pour affirmer qu’un développement durable et équitable n’est possible que si l’on abandonne le modèle urbain fonctionnaliste et qu’on restitue aux habitants la main sur leur habitat et leur ville.

UN Habitat avait entamé cette mutation en 1996 lors du Sommet d’Istanbul, intégrant le développement durable comme objectif, et sous la forme surtout de processus ouverts plutôt que de grands Plans. Vingt

ans plus tard, les Quito Papers confirment que le Fonctionnalisme tardif - cette idée que les standards du développement industriel fordiste édictés au XXe siècle restent valides, et pour la terre entière - est obsolète : «Il faut encore travailler pour compléter le Nouvel Agenda Urbain, aider à marquer un paradigme de la rupture : quitter la rigidité du modèle générique moderniste technocratique que nous avons hérité de la Charte d’Athènes pour aller vers un urbanisme plus ouvert,malléable et incrémental. Le nouveau paradigme demande une inscription dans un horizon temporel plus large et des concepts de flexibilité et de résilience, pour s’adapter à l’hétérogénéité et au changement, et permettre aux habitants de se réapproprier l’espace».

Mais nous entendons encore des questions dans les milieux de l’architecture internationale : quel rapport l’émancipation des citoyens peut-elle avoir avec le pic pétrolier ou l’adaptation au réchauffement climatique ? En quoi concerne-t-elle des architectes qui sont d’abord des constructeurs ?

L'hypothèse polémique de Bruno Latour

Ce lien entre architecture et développement, le Global Award le traite depuis ses premières années. Des lauréats venus du Sud (Carin Smuts, Francis Kéré) mais aussi d’Occident (Patrick Bouchain, Santiago Cirugeda) sont venus expliquer que, là où ils agissent, tout est lié : crise écologique, conditions d’accès aux ressources, faisabilité des solutions, impact des dérégulations sur l’espace public commun, équité urbaine...

Depuis lors, le Global Award observe comment ces architectes construisent l’une par l’autre expériences et théories du développement durable. Nous avons vu Teddy Cruz analyser méthodiquement l’agglomération transfrontalière Tijuana-San Diego puis formuler sa théorie du Political Equator. Elle postule que le déséquilibre économique global génère un conflit urbain, entre villes nanties du Nord et villes précaires du Sud, en même temps qu’il les lie par un échange inégal des ressources - dos mouillés de Tijuana contre déchets urbains de San Diego, par exemple. Nous avons vu Balkrishna Doshi rétablir entre habitat et développement un autre paradigme, de nature anthropologique, que celui du logement industrialisé d’exportation occidentale : «l’habitat n’est pas un produit mais un processus».

Mais il reste à décrire précisément le chaînage entre crise écologique, démocratie et développement. On peut chercher pour cela des appuis dans d’autres champs : économie, étude des sociétés etc. On peut aussi dépasser la difficulté en raisonnant par l’absurde : s’il reste difficile d’établir les liens de causalité, on peut observer comment ceux qui les nient, articulent, eux, leur dénégation.

On discerne bien, par exemple, pourquoi le major du pétrole Exxon Mobil a financé ACCF, instance de réfutation du réchauffement climatique. On observe aisément, dans les mégapoles du Sud, comment les gated communities se referment en îlots verdoyants surveillés, à mesure que la dérégulation des politiques urbaines et les inégalités croissantes rétablissent une équivalence milieux précaires = classes dangereuses qu’on avait oubliée depuis la 1ère révolution industrielle en Angleterre.

Pour autant, cette approche en négatif ne livrait jusqu’à peu qu’un assemblage partiel des faits. Mais «il faut remercier les soutiens de Donald Trump», écrit Bruno Latour dans un essai incisif, «d’avoir beaucoup clarifié ces questions en le poussant à se retirer, le 1er juin 2017, de l’accord de Paris sur le climat. Ce que le militantisme de millions d’écologistes, ce que l’action de centaines d’industriels n’ont pu obtenir, ce sur quoi même le pape François n’a pu attirer l’attention, Trump en a été capable : tout le monde sait maintenant que la question climatique est au coeur de tous les enjeux géo-politiques et qu’elle est directement liée à celle des injustices et des inégalités» .

Le trumpisme procurerait ainsi un lumineux contretype. En refusant une politique climatique multi-latérale et soucieuse d’équité, en fermant les frontières, en accroissant la dérégulation, il rend clair qu’aux yeux de certaines élites dirigeantes, «migrations, explosion des inégalités et Nouveau Régime Climatique», tout est bien lié, et menace un mode de vie qu’elles ne veulent pas changer. Que devant cette menace, ces élites-là ne prétendent plus conduire les affaires publiques, facteurs de solidarité ou de progrès, mais se mettre à l’abri car «il n’y aura pas de futur pour tout le monde». Cette évolution signerait la fin de l’idéal (rooseveltien, gandhien, républicain etc.) d’une élite éclairée, se sentant responsable du bien général. Ce siècle serait celui de l’absence d’un monde commun à gouverner et à partager.

L'éco-architecture, privilège réservé ?

D’autres chercheurs observent des évolutions semblables. En 2017, une enquête d’Evan Osnos raconte comment la Silicon Valley a repéré, au terme d’études géo-climatiques, la Nouvelle-Zélande comme refuge anti-apocalypse. A l’instar de Reid Hoffman ou Peter Thiel, ses tycoons y achètent des terres qu’ils aménagent en havres écologiques auto-suffisants, pour y vivre en cas de crash planétaire – crash qu’ils imaginent plutôt humain (émeutes, divisions raciales et autres failles «créées par le déclin du système démocratique»…) qu’écologique.

Ce détour par l’enquête consolide, fut-ce sombrement, l’hypothèse du lien structurel entre transition écologique, démocratie et développement. Il éclaire aussi certaines lacunes dans les relations entre architecture, écologie et sociétés. L’hypothèse de Latour - une érosion rapide, menée par le haut, des régulations et des liens sociaux - explique en partie pourquoi l’Europe voit progresser une excellente architecture écologique, d’une part, sans que diminue d’autre part le nombre des mal-logés. L’expérimentation des éco-quartiers ne se dissémine qu’à l’horizontale dans la société. L’objectif d’élargir l’accès à l’habitat, lui, est bien moins soutenu que la transition écologique – parce que les autorités ne font pas le lien, parce que le monde de l’éco-construction se glisse dans le système existant sans s’interroger sur ses carences.

Elle explique aussi notre malaise devant la Masdar City d’Abou Dhabi, éco-cité totale et expérimentale. Ce dernier terme signifiait, pouvait-on croire, qu’on finançait là le prototype d’un éco-urbanisme destiné ensuite à tous ; que le choix d’une situation extrême (une éco-cité dans le désert) reprenait le fil des recherches de Paolo Soleri. Mais en fait, Masdar n’est pas un modèle destiné à disséminer… Ou alors horizontalement, dans le réseau des gated communities survivalistes. Leurs protagonistes sont-ils en train de devenir les meilleurs clients de l’éco-architecture ?L'hypothèse provocatrice de Latour demande aux architectes de proposer beaucoup plus, on le voit, qu’une éco-architecture bien conçue. L’érosion de l’idéal d’un progrès commun à tous dessine une mission plus large.

Les architectes du Sud l’ont déjà compris car ils sont témoins d’un décrochage vertigineux entre essor économique et société - et le lieu où il s’effectue, ce sont les villes. (Le même décrochage se profile au Nord : net aux USA, atténué en Europe par des politiques urbaines résistantes.)

Quelle est alors aujourd’hui le rôle de l’architecture ? Est-il de décliner la gamme des «green gated communities» (qui commencerait avec l’éco-quartier européen, encore mixte et poreux aux échanges, et finirait avec le Survival Condo Project) ? Ou est-il poursuivre le projet palladien de concevoir l’espace commun à tous, l’espace à la mesure de tous ?

Global Award 2018 : des architectes qui ont élargi leur mission

La session 2018 du Global Award présente cinq équipes qui ont clairement choisi leur enjeu : mobiliser le pouvoir-faire des habitants pour défendre ou recréer des en-commun. Un équipement, un immeuble de logement, un lieu de travail, un jardin public… peuvent construire ou reconstruire cet en-commun, si leur processus d’élaboration est mené au plus près des habitants et des ressources matérielles et immatérielles de leur lieu de vie.


Ces démarches sont diverses, car le monde est très divers, quand l’architecte ne le regarde pas depuis un avion mais s’y investit à hauteur d’homme. Elles ont cependant un point commun. Pour que leurs actions émancipent les habitants, ces architectes ont commencé par s’émanciper eux-mêmes, comme le proposent les Quito Papers, de tout système de conception vertical et autoritaire, chacun à sa façon. Les uns mènent une critique sévère du message Moderne, comme les activistes de raumlabor, qui ne font plus des projets mais participent avec les citoyens à des dynamiques d’engendrement de projets. D’autres pratiquent l’innovation, c’est-à-dire introduisent des éléments nouveaux dans un pensée ancienne, comme Lacaton & Vassal et Frédéric Druot, quand ils entreprennent en France d’amender les tours et barres – héritage du fonctionnalisme d’Etat des années 1970, pour y «refaire société». D’autres pratiquent un autodéveloppement presque complètement sui generis, comme Nina Maritz en Namibie ou Marta Maccaglia au Pérou, basé sur des ressources qui sont rares et qu’il faut apprendre à valoriser, avec des communautés qui savent le faire.

Et la scène 2018 du Global Award se boucle avec Boonserm Premthada, qui travaille à rétablir, en plein XXIe siècle, une économie artisanale de la construction, pour que ses projets contribuent à un développement endogène, en même temps qu’ils renouent par leur beauté avec la culture thaïlandaise. Enfin, le jury de ce Global Award 2018 placé sous le thème de l’émancipation citoyenne par l’architecture a voulu saluer le travail préfigurateur de grands pionniers : Yona Friedman, Lucien et Simone Kroll.

Marie-Hélène Contal

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