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Visite | Quand Koolhaas roule des mécaniques (14-03-2018)

En plein coeur du Marais, Rem Koolhaas fait un coup d’éclat. Voilà l’antithèse du formalisme aussi grandiloquent que grand-parisien, l’anti-canopée ou l’anti-philharmonie. Bref, une architecture loin des prétentions bling-bling et autres biduloïdes m’as-tu-vu. Parenthèse ou nouveau cycle, quoi qu’il en soit, Rem Koolhaas fait date. De quoi rouler des mécaniques.

Culture | France | Rem Koolhaas

Rem Koolhaas a pu réaliser ses premiers projets en France. Parmi eux, quelques propositions expérimentales héritées d’une jeunesse fougueuse et utopiste.

Paris n’a toutefois pas été le terrain de jeu du célèbre Batave. Boudé pour le Parc de La Villette. Boudé pour la Très Grande Bibliothèque. Les concours de l’ère Mitterrand ne seront donc pas ce tremplin rêvé.

Boudé puis exclu, Rem Koolhaas est aussi rejeté. Il n’oublie d’ailleurs rien de cette «série de déconvenues professionnelles»*. Il était en effet au début des années 90 suffisamment brillant pour jeter l’ombre sur quelques noms, ceux-là qu’une politique municipale avait décidé de privilégier en assaisonnant ce maigre carnet d’adresses de présences nippones.

La revanche est désormais prise ! 30 ans plus tard, une maîtrise d’ouvrage privée – le groupe Galeries Lafayette – a eu l’outrecuidance de choisir, par voie de concours, Rem Koolhaas pour réaliser sa nouvelle fondation d’art contemporain promise au coeur du Marais.

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Le choix est, à lui seul, une belle provocation. Rem Koolhaas semble même se satisfaire d’une situation pour mieux en jouer. L’anti-chantre du contexte fait, entre la rue du plâtre et la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, son travail le plus respectueux du patrimoine… Fuck the context ? Love the context !

Dans une construction héritée du XIXe siècle dont les lignes sont résolument industrielles, l’architecte a imaginé une machine à exposer. Un mécanisme improbable et fort séduisant qu’étonne encore ses commanditaires qui clament à l’envi : «ce que vous allez voir n’existe pas encore».

La provocation est donc, cette fois-ci,...dans la non-provocation et Rem Koolhaas boucle la boucle. L’architecture est simple pour ne pas dire neutre. «Je suis frappé de voir à quel point il y a peu d'architecture à proprement parler dans ce projet», reconnaît-il.

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«En ce sens, ce bâtiment incarne la ‘rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie’ de Lautréamont. Dans mon travail, j'expérimente depuis longtemps la possibilité de disparaître en tant qu'architecte, ou de conduire mon imaginaire vers les dessins les plus simples. Je suis très ému de voir combien cet effacement donne malgré tout une identité forte à ce lieu, et de constater à quel point cette métaphore a priori épuisée du ‘bâtiment machine’, prise au pied de la lettre, acquiert une viabilité nouvelle et enthousiasmante. Leur rencontre engendre quelque chose de totalement différent de ce qu'on peut attendre en terme de réhabilitation», résume-t-il.

L’architecte cible dès lors, sans relâche, l’espace et l’usage, cette quintessence de l’architecture oubliée après deux décennies de formalisme débridé réalisé au nom d’un contexte qui, in fine, se trouve pitoyablement manipulé pour justifier les choix les plus improbables… parfois les plus douteux.

Ici, Rem Koolhaas ne s’encombre ni d’une forme, ni d’effets plastiques. Le propos reste pratique et l’homme de l’art prétend davantage avoir cherché «les potentialités architecturales de l'élévation». Le projet n’en est pas moins simple et frugal. Pour répondre à la demande d’un espace flexible, il imagine une machine, une tour d’exposition dont les quatre plateaux peuvent être positionnés selon l’humeur d’un commissaire exigent ou d’un artiste ambitieux. Il  y a, en tout, 49 nuances d’espaces.

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A quelques pas de Beaubourg, cette prodigieuse «raffinerie», la tour-machine de Rem Koolhaas se fait, après quatre décennies, un écho remarquable, une fantaisie issue des rêveries d’Archigram ou encore d’Archizoom.

L’architecte s’en retourne aussi aux constructivistes russes et rappelle à l’occasion de ce projet ,sa participation à un ouvrage consacré à Leonidov en 1982. Aujourd’hui, pour Rem Koolhaas, «les rêves constructivistes sont devenus pertinents».

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«En architecture, je n'ai jamais vu de bâtiment doté d'une capacité à moduler ses proportions par lui-même», reprend-t-il. Il existe certes des architectures modulables mais Rem Koolhaas y ajoute une mécanique. Le tout façon Tati.

«J'aime beaucoup l'idée d'un sol comme véhicule, reprend-il. Je suis obsédé par les sols. Je pense souvent à cette citation de Raymond Hood : ‘le plan est d'une importance primordiale, car c'est au sol qu'on lieu toutes les activités des occupants humains’».

L’exposition présentée jusqu’au 30 avril 2018, aussi bruyante qu’assourdissante, de Lutz Baucher «n’occupe» malheureusement pas «le plan» et ne joue égoïstement pas de la potentialité du lieu. Peu importe, car viendra le moment où cette architecture-outil servira d’autres créations plus inspirées.

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Au coeur du Marais, Rem Koolhaas, loin des réflexes contemporains, réussit donc son pari qu’une parfaite réalisation – et sans doute l’agence française «partenaire» du projet, DATA, n’est -elle pas étrangère à cette perfection – magnifie plus encore. 

Bref, rue du plâtre, ce que vous allez voir n’existe pas encore...

Jean-Philippe Hugron

* L’ensemble des citations sont extraites d’un ouvrage intitulé Neuf Plâtre, un bâtiment de OMA/Rem Koolhaas photographié par Bas Princen.

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