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Exposition | Dessiner pour bâtir : qui se dit architecte ? (21-02-2018)

Le métier d’architecte est, pour le grand public, une nébuleuse gonflée de préjugés. Entre artiste maudit et diva drapée de noir, l’homme de l’art reste méconnu. Une exposition proposée aux Archives Nationales présente son savoir-faire...au XVIIe siècle. Délicieux et stimulant, l’événement au propos historique n’en a pas moins une résonance contemporaine. 

France

L’exposition d’architecture présentée à l'Hôtel de Soubise, dans le Marais, est parmi les plus belles. Elle aligne portraits, croquis, dessins et plans pour mieux régaler le regard. La collection est particulièrement riche ; quelques 200 documents exposés en attestent*.

Les Archives Nationales dévoilent ainsi leurs trésors que deux judicieux commissaires, Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art moderne à La Sorbonne et directeur du Centre André-Chastel, et Alexandre Cojannot, conservateur en chef du patrimoine au Minutier central des notaires de Paris, ont complété par d’autres témoignages tous venus, sans exception, du nord... de Scandinavie.

02()_B.jpgDe nombreux cartels indiquent effectivement l’étrange provenance : «Stockholm». De superbes documents signés d’éminents architectes français du XVIIe siècle sont précieusement conservés au coeur de la capitale suédoise depuis près de quatre siècles maintenant.

Paris étant devenu une place incontournable, la Suède, enrichie par la guerre de Trente ans, y a envoyé ses bâtisseurs les plus prometteurs étudier l’art de construire. Ils se sont fait, par la même occasion, les patients collectionneurs de documents graphiques afin de ramener au pays les éléments pouvant constituer les bases d'un nouvel art. Ces fonds relèvent d’une méthodique politique d’acquisition qui permet au royaume scandinave de s’enorgueillir, à la fin du siècle, de plus de 20.000 feuilles.

Paris, au XVIIe siècle, rayonne !

Paris est aussi, à la même époque, la première ville au monde à se doter d’une école d’architecture. L’Académie est fondée, sur ordre de Colbert, en 1671, cinq ans après l’Académie de France à Rome. L’événement est de prime importance puisqu’il institue la profession d’architecte.

L’exposition présente dès lors la touchante liste manuscrite des premiers élèves inscrits. Parmi eux, Charles Louis d’Ocfort, noble bavarois devenu militaire. L’architecture déjà mène à tout !

Rapports et procès verbaux de l’Académie font état de débats théoriques mais aussi de conversations techniques... allant jusqu’à la gestion des odeurs et des eaux usées. L’événement proposé aux Archives ne s’encombre donc pas d’une histoire des styles, de par trop réductrice. Elle se penche davantage sur la réalité d’une profession, sur son savoir pratique transformé, avec les années, en «art».

L’émergence d’une école contribue au XVIIe siècle à l’essor d’un métier mais aussi la multiplication des traités d’architecture y contribue davantage. Le goût pour la règle et la norme dévore une profession naissante. Tout un chacun cherche à perfectionner les Cinq ordres d’architecture de Vignole. Si Paris attire à elle les regards, Rome, Venise ou Florence demeurent incontournables.

Quelques cruelles juxtapositions montrent d’ailleurs, sur les murs de l’hôtel de Soubise, l’état de l’art en France et en Italie au début du XVIIe siècle. Quand les perspectives se font touchantes et maladroites d’un côté, de l’autre, la parfaite maîtrise du dessin n’en devient que plus spectaculaire.

L’exposition fait donc état d’une folle évolution courant sur plus d’un siècle. D’une pratique encore imprécise et balbutiante, l’architecture devient en quelques décennies une profession reconnue dont l'exercice est désormais progressivement codifié.

03()_B.jpgReconnu, l’architecte développe également une conscience de lui-même et le public de l’exposition constate avec quelle ferveur il s’adonne au dessin qu’il conserve avec attention.

A mesure du temps, la scène architecturale s’est en effet montrée productive mais aussi plus respectueuse encore de son art. Si les archives font état d’une vingtaine de dessins attribués à Lemercier ou d’une cinquantaine à Mansart, plus de 250 sont signés de Le Vau. Cette inflation est au mérite de grouillots et d’ateliers préfigurant l'organisation des futures agences.

C’est aussi l’époque où l’architecte revendique progressivement son nom et appose sa signature tant sur ses documents que sur ses bâtiments. La starification n’a pas d’âge autant d’ailleurs que les pratiques douteuses. L’exposition met également en exergue quelques affaires : malfaçons, conflits d’intérêt, surfacturation et malversation en tout genre.

04()_S.jpgDessiner pour bâtir’ illustre donc la naissance au XVIIe siècle d’une profession dans son acception moderne. L’exposition élude la construction de Versailles, mais aussi l’architecture militaire ou encore l’art des jardins pour éviter toute dispersion et mieux focaliser son propos. Dont acte. La démonstration accessible à tous n'en est que plus séduisante et remarquable. A découvrir jusqu’au 12 mars 2018**.

Jean-Philippe Hugron

* Tous sont reproduits dans un magistral catalogue d’exposition – un véritable catalogue d’exposition ! – proposé aux éditions Le Passage. http://www.lepassage-editions.fr/produit/dessiner-batir-metier-darchitecte-xviie-siecle/

**L’exposition peut également se visiter virtuellement : http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/visites-virtuelles/dessiner-pour-batir/index.html

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