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Livre | Ieoh Ming Pei, le conte des faits (07-02-2018)

Deux vieux bonhommes se rencontrent. Ieoh Ming Pei, la centaine, et Fumihiko Maki, 90 ans. Sur les pages d’un délicat opuscule édité par Arléa*, les deux architectes échangent courtoisement. Plus encore, le Japonais interviewe celui qu’il désigne comme «Monsieur Pei» afin qu’il puisse dérouler une vie aux allures de «roman fleuve».

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Ni l’âge, ni la confraternité ne les invitent au tutoiement. «J’ai eu la chance de vous voir à New York il y a quelque mois, et nous avons parlé, en passant, de vos débuts. J’ai trouvé ce que vous disiez si extraordinaire que j’ai estimé que certaines choses devaient être consignées pour l’histoire de l’architecture», affirme Fumihiko Maki.

Extraordinaire est le mot juste. Ieoh Ming Pei aligne dans son parcours les rencontres avec des personnalités exceptionnelles : Gropius, Sert, Aalto, Breuer...et même Jackie Kennedy. Sa vie a des allures de conte.

L’architecte japonais reste d’ailleurs fasciné. D’aucuns parcourant ces pages peuvent facilement se l’imaginer surpris voire bouche bée. Ses questions, avancées avec la plus grande politesse, se font, en la circonstance, particulièrement courtes.

«J’ai rencontré ces géants de l’architecture moderne, de façon tout à fait fortuite», assure Ieoh Ming Pei. La chance ? La guerre, répond-il. «Les jeunes gens qui auraient pu poursuivre des études supérieures étaient réquisitionnés. Ces années-là, ils n’y avaient pas assez d’étudiants pour remplir les bancs de l’université à Harvard. La plupart d’entre eux était des étrangers, principalement d’Amérique du Sud, d’Argentine et du Chili», dit-il. L’un d’eux venait de Chine.

02()_S.jpgA cette époque, Gropius est la figure la plus importante dans le parcours de Ieoh Ming Pei. «Il était plus pédagogue que véritable praticien», note-t-il. L’architecte allemand fraîchement installé aux Etats-Unis n’avait plus cure du Bauhaus. Son «idée fixe» était «l’industrialisation». «Cela ne veut pas dire pour autant que nous nourrissions tous ce même intérêt», précise Pei. Le jeune étudiant qu’il était ne rêvait alors que d’une chose : construire un musée.

L’ambition n’était pas seulement d’ériger une institution culturelle mais de faire la démonstration que des spécificités locales pouvaient entrer en considération dans l’exercice de la conception. Pour lors, l’uniformisation et l’avènement du «style international» marquaient les esprits des plus Modernes. Ieoh Ming Pei à contre-courant.

Dans ces circonstances, il évoque sa «thèse» disparue depuis. «J’étais très nationaliste. Vous l’aurez sans doute senti. C’est en 1939 que j’ai réalisé mon projet de thèse. Je venais à peine de quitter la Chine», se souvient-il.

Le jeune homme avait alors décidé de faire quelque chose «de très, très, polémique» : des «unités de propagande». Le sujet est refusé tant le thème est «incendiaire». Le jeune homme s’entête et invente malgré tout une série d’unités préfabriquées en bambou. «Nous avions besoin d’instruire les habitants des campagnes», souligne-t-il.

Walter Gropius a pu être séduit par le procédé. Ieoh Ming Pei n’en dit mot. Les rencontres s’enchaînent alors dessinant, au fur et à mesure, un parcours d’exception.

Pour mieux se rapprocher d’une personnalité, l’homme de l’art évoque deux techniques : l’alcool et les traversées en mer. «Breuer et moi sommes allés deux fois en Grèce, en bateau. Pour bien connaître quelqu’un, il faut faire un voyage en bateau avec lui. Pendant deux semaines, au beau milieu de la mer Egée… Ah ! Quels beaux moments j’ai passés avec Breuer, quels beaux moments ! Breuer et moi étions si proches», dit-il.

Avec Alvar Aalto, quelques verres de schnaps. «[Il] passait très peu de temps dans l’atelier et beaucoup de temps à boire. […] [il] était quelqu’un de très humain», se souvient-il. Ieoh Ming Pei évoque alors «un esprit très surprenant» : «Aalto voulait juste parler de la vie avec vous».

Après ses rencontres avec quelques maîtres, Ieoh Ming Pei relate sa proximité avec d’importants promoteurs dont Zeckendorf pour qui il décide de travailler. Le jeune diplômé s’éloigne alors de l’esprit du CIAM qu’il juge «trop idéalisé» puisqu’il ne prend pas en compte «la politique» et «la réalité de l’investissement».

Ieoh Ming Pei et, dans l’ombre, Fumihiko Maki évoquent rapidement leurs débuts en tant qu’architecte. Tous les deux étaient à la recherche de projets, plus précisément de commandes portant sur la réalisation de «bâtiments institutionnels».

04().jpgIeoh Ming Pei obtient très tôt un projet que vraisemblablement personne ne voulait : la conception de l’Everson Museum à Syracuse. Philip Johnson ou encore Gordon Bunschaft ont décliné l’offre. «Je l’ai donc décroché ! C’était les soldes ! C’est le début de ma vie», s’émeut-il aujourd’hui encore.

Puis arrive le «grand bond»...celui de Pei, naturellement, et la commande officielle de la bibliothèque Kennedy, un projet resté sans suite.

«Et si vous ne deviez choisir qu’un seul [projet] ?», demande Fumihiko Maki. «Le Louvre», répond Ieoh Ming Pei. «J’étais un Oriental d’Amérique, ce qui n’était pas très populaire. […] Le problème était de se faire accepter», se souvient-il.

03(@JPhH).jpgA l’architecte de surprendre son interlocuteur et, de fait, le lecteur. «Au final, la plus grande réalisation, ce ne fut pas la pyramide […] mais l’organisation sous la pyramide, en réunissant les sept départements», assure-t-il.

De confessions en souvenirs, Ieoh Ming Pei aborde à mesure des discrètes questions de Fumihiko Maki, toujours en retrait, d’autres thèmes comme sa relation aux arts, l’importance de l’échelle, la «cruauté» de certains adversaires ou encore son retour en Chine.

Ces trois heures d’entretien réalisé par l’architecte japonais se lisent en trois heures… 180 minutes partagées avec Ieoh Ming Pei, rythmées d’improbables anecdotes, n’a pas de prix, sauf peut-être celui (modeste) d’un livre de poche ingénieusement proposé par Arléa.

Jean-Philippe Hugron

*Quelques mots pour le futur, un siècle d’architecture. Ieoh Ming Pei & Fumihiko Maki, Editions Arléa, 120 pages, 9 euros. https://www.arlea.fr/Quelques-mots-pour-le-futur

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