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Exposition | La meilleure exposition d'architecture, c'est Prouvé ! (31-01-2018)

L’exposition d’architecture par excellence ! Enfin ! En Arles, la Fondation Luma est à l’origine d’un événement présenté «jusqu’au printemps 2018» méritant les qualificatifs les plus élogieux. Une situation trop belle pour ne pas chercher la petite bête… au risque peut-être de compter parmi de rares esprits chagrins.

France | Jean Prouvé

L’exposition d’architecture est un exercice délicat. La peinture ou la sculpture se déplace et se manipule bien plus aisément qu’une construction. Aussi, d’architecture, il n’y a, dans une exposition, que sa représentation : photographies, dessins, croquis.

Pour la rendre plus tangible, des maquettes, des matériaux, peut-être même des éléments de façade ou des détails peuvent être reproduits et présentés.

La Fondation Luma, en Arles, dispose de l’espace nécessaire pour accueillir les éléments les plus convaincants capables d’illustrer un projet. Finalement, l’institution culturelle fait mieux et réalise ce que d’aucuns aimeraient toujours voir : elle déplace l’architecture pour la présenter à l’échelle 1 ! Des abris, des maisons, des écoles...le tout, à taille réelle !

L’ambition était certes rendue plus facile puisqu’il s’agissait de présenter quelques architectures légères illustrant les mérites de la préfabrication telle qu'imaginée par Jean Prouvé lui-même ! D’aucuns peuvent alors découvrir – et parcourir ! – de nombreuses réalisations démontées, déplacées et reconstruites au sein même de la Fondation.

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Organisateurs et commissaires ont eu, de surcroît, la bonne idée de compléter la présentation de vidéos et, mieux encore, de documents d’époque et d’archives incroyables dont, par exemple, une lettre manuscrite de Le Corbusier.

Ce voyage à travers l’oeuvre de Jean Prouvé est enthousiasmant. Il est un privilège offert contre quelques euros, un moment unique où des constructions sont réunies pour la première fois au même endroit. 

Le néophyte peut alors aisément comprendre l’enjeu d’une discipline : il n’existe pas d’exposition grand public, il n’y a que de bonnes expositions. Le propos est, en Arles, des plus limpides et des plus accessibles tout en étant scientifiquement rigoureux.
 

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Que d’éloges ! Un peu trop ? Peut-être. Par delà le bonheur de parcourir la Fondation, l’esprit finit par se heurter très vite à une autre réalité. L’événement pourrait également déranger…

En effet, chacun découvre ces maisons pimpantes et rutilantes sous le soleil du Midi. En arrière plan, l’étrange et fantasque squelette d’une tour en construction : la Fondation Luma dont Frank Gehry a imaginé les plans.

De larges briques d’aluminium ornent déjà l’ensemble qui, au plus haut de la journée, brille et aveugle. Monumentale et spectaculaire, cette architecture n’en est pas moins bling bling et lourde… bref, l’antithèse de Prouvé !

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Frank Gehry et son monstre oublié, le regard du visiteur peut tranquillement se poser sur les projets de Jean Prouvé. Parmi les cartels, il découvre que certaines maisons ont été restaurées, entre autres, par Jean Nouvel. Entre les lignes, tout un chacun peut comprendre que le célèbre architecte s’est fait socleur de talent. In fine, ces réalisations de Jean Prouvé sont présentées comme autant d’oeuvres d’art rares et précieuses. 

Prouvé réifié, son labeur est transformé en œuvre d’art...voilà qui, sur fond de Gehry, ne surprend presque plus. Prouvé et Gehry semblent aux amateurs d’art ce qu’une rolex et une porsche cayenne sont à un nouveau riche : des attributs incontournables… des must have aussi flatteurs qu’indispensables.

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Dans ces circonstances, la personnalité de Prouvé «humaniste» et «visionnaire» présentée par l’exposition semble quelque peu trahie. Ces maisons du peuple sont aujourd’hui de profitables pièces de collection, voire d'astucieux placements financiers, propriétés de galéristes reconnus.

L’architecture exposée à la Fondation Luma est donc loin des aspirations d’origine. Elle est aussi déracinée de ses territoires. N'est-il pas cynique de faire l’acquisition pour quelques sous d’une maison en banlieue parisienne pour la démonter et en faire l’une des pièces maîtresses d’une galerie ? La cité expérimentale de Noisy-le-Sec s’est en effet réveillée, un matin, sans sa maison Prouvé. Les constructions voisines, elles aussi préfabriquées, elles aussi passionnantes et dignes d'intérêts ont été malheureusement conçues par d'autres ingénieurs et architectes moins connus et surtout moins monnayables que Jean Prouvé. 

Ceci étant dit, tant la Fondation Luma que la Galerie Patrick Seguin contribuent, à leur façon, au «maintien» et à la préservation d’une œuvre. Le soin apporté à l’exposition témoigne d’une sensibilité indéniable. 

Il s’agit donc de parcourir cette exposition d’architecture sans être dupe, sans oublier que, malgré lui, Prouvé est celui qui désormais s’échange à prix d’or en salle des ventes. Il rejoint ainsi ces nombreux modernistes qui ont construit pour la masse et qui se trouvent, cinquante ans plus tard, à faire - ô ironie -la joie de riches élites...   

Jean-Philippe Hugron

  

  

Réactions

JPG2L | ami de Jean Prouvé | Normandie | 02-02-2018 à 18:46:00

Magnifique présentation, sans prétention, qui donne naturellement envie d'aller voir. Mais surtout qui donne envie d'en lire tout un livre, écrit en restant tout près des ouvriers et de J.Prouvé qui travaillaient ensembles. Ce qui à ce jour ne s'est jamais fait.

Poulou | marketing design | Paris | 01-02-2018 à 07:41:00

BRAVO Monsieur Hugron !
quelle écriture !
la réduction d'un objet utilitaire à sa plus simple expression de fonctionnalité, mais en gardant l'aspect humain et social -
c'est ça dont nous avons besoin actuellement

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