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Livre | Melnikov, une maison longtemps sous silence (22-11-2017)

«Ce livre aurait pu être écrit il y a longtemps», admet Pavel Kuznetsov. Des questions bureaucratiques mais aussi quelques ayants droit «intransigeants» ont détourné les chercheurs d'un objet, la maison Melnikov, mais aussi d'un fonds d'archives important. Depuis, la situation a changé et Pavel Kuznetsov rend compte de ses découvertes dans un passionnant ouvrage récemment paru chez DOM publishers.

Moscou

En 1967, Konstantin Melnikov notait dans son autobiographie : «ni en contradiction, ni dans l'acceptation d'un style répandu [...], j'ai créé, en 1927, au centre de Moscou, une maison pour mon usage personnel avec l'inscription : KONSTANTIN MELNIKOV ARCHITECTE».

De stuc, les lettres blanches, toutes en relief, couronnent la construction. Konstantin Melnikov pouvait pourtant aisément s'éviter une telle publicité au détour des années 20 ; l'homme s'était déjà fait un nom mais aussi une réputation.

En 1924, il réalisait le sarcophage de Lénine qui, vitrée, laisse apparaître la dépouille de l'homme d'état allongé telle la «belle au bois dormant»… dixit Melnikov.

En 1925, l'architecte érigeait, à Paris, le Pavillon de l'Union Soviétique : une consécration internationale.

Jusqu'à cette époque, Konstantin Melnikov vivait recroquevillé avec femme et enfants dans un modeste appartement composé d'une seule et unique pièce, situé à Moscou, à l'angle de la rue Petrovka et du boulevard Strastnoy.

02()_B.jpgEn ces années fastueuses, l'architecte «rêvait» d'une maison qui lui serait sienne. «Les autorités de Moscou ont fini oar lui donné la permission de construire un logement individuel selon une forme inhabituelle issue de l'intersection de deux cylindres. Il serait un modèle expérimental», écrit Pavel Kuznetsov dans son livre intitulé The Melnikov House.

Paru aux éditions DOM Publishers, l'ouvrage retrace l'histoire de cette construction à partir d'archives restées jusqu'alors inaccessibles. L'anecdote croise alors l'Histoire.

Un modèle oublié, un architecte isolé

«[Melnikov] a tenté de démontrer que la construction de sa maison était économiquement justifiée. En janvier 1929, il présentait aux autorités de Moscou plusieurs versions de maisons cylindriques combinées les unes aux autres. Toutefois, la maison de la rue Krivoarbatsky est restée le seul et unique prototype de ces unités cylindriques pour ouvriers», explique l'auteur.

Certains ce sont enthousiasmé pour cette géométrie radicale percée de fenêtres alvéolaires. D'autres, au contraire, ont dénoncé une «expérimentation dépourvue de principes».

L'histoire que retrace Pavel Kuznetsov dans des pages superbement illustrées évoque une construction polémique mais aussi un homme : Konstantin Melnikov.

Il est, tour à tour, «un maître de l'avant-garde» et «un architecte qui a méprisé les matériaux modernes et préféré des techniques éprouvées, utilisant la brique et le bois plutôt que le béton et le plastique».

Il est aussi «un génie», «un architecte solitaire dans une société de masse», et même un «croyant qui, à l'époque d'un athéisme d'état agressif, donnait chez lui une place de choix à ses icônes». Melnikov est subversif.

Plus encore dès lors qu'il remporte la réalisation du pavillon soviétique de l'Exposition des Arts Décoratifs de Paris. Malgré tout, Melnikov obtient la permission de rejoindre la France pour superviser le chantier. A ce moment, l'architecte a déjà les plans de sa maison en tête. Il achète une baignoire en métal et un tapis rose façon Art nouveau… les meubles avant les murs !

05().jpgSa maison une fois réalisée, Melnikov obtient des commandes de la part de l'Etat soviétique. Toutefois, le vent tourne rapidement au milieu des années 30. En 1936, la directive n°43 datée du 17 mars l'exclut de l'équipe pédagogique de l'institut d'architecture. Son nom, un temps évoqué pour le Pavillon Soviétique de l'Exposition Universelle de Paris en 1937, est oublié. Boris Iofan lui est préféré. Le classicisme d’État rompt avec le constructivisme.

Melnikov se fait alors amer et critique. «Le constructivisme existait déjà en Egypte, en Chine et même dans la coupole de Brunelleschi. Nos constructions sur colonnes de la rue Kirov, ce type de construction nous ramène à l'âge de pierre. […] Nos matériaux modernes, leur chic, leur splendeur, cette surface résistante n’accroît pas l'arsenal des couleurs. Au contraire, ils le détruisent...s'il existe encore quelque chose à détruire dans ces façades aveugles toutes de verre».

Cette situation durera jusqu'à la fin de sa vie. Dans ses notes, en 1970, il s'interroge : «Pourquoi m'ont-ils mis, moi, ce vieil homme, ce vétéran de l'architecture soviétique, dans la position d'un paria en m'ignorant jusqu'à aujourd'hui ?»

06()_B.jpgKonstantin Melnikov est isolé. Les textes de Pavel Kuznetsov sont alimentés de témoignages, d'écrits, de lettres de l'architecte. D'aucuns y découvrent la relation d'un homme à sa maison. Le 1er janvier 1963, alors qu'il faisait beau et froid dehors, elle lui paraissait telle «une île secrète complètement isolée du bruit et de l'agitation. Dans chaque pièce tout est propre et confortable».

Toutefois, à l'extérieur, il perçoit «le silence» mais aussi «les miasmes de bactéries malignes, serrées les unes aux autres, la vengeance et l'adulation».

«Durant des années, Melnikov a enduré des relations plutôt tendues avec les autorités soviétiques qui se montraient irritées par l'aspect inhabituelle de sa maison située au centre de Moscou ; elle n'était pas conforme aux standards de l'habitat soviétique. En 1961, une tentative de confiscation est menée par les autorités locales et une procédure de relogement est lancée sur ordre de la Cour de Justice. A cette époque, Melnikov est encore capable de présenter une liste de soutien comme le prouve une note de l'Union des Architectes Soviétique adressée au tribunal populaire du quartier de Fruzensky à Moscou».

Melnikov n'en reste pas moins une cible de choix. Khrouchtchev le cite même dans un discours pour mieux le critiquer. Seul Brejnev signe une nouvelle ère… pour autant, Melnikov paraît toujours bien isolé.

Aujourd'hui, dix ans après la mort de son fils, la maison a été transformée selon sa volonté en musée dédié à Konstantin Melnikov. Ouvert en 2014, l'institution est devenue une adresse incontournable de Moscou. Pavel Kuznetsov en dresse le passionnant portrait.

Jean-Philippe Hugron

The Melnikov House. Icon of the Avant-Garde, Family Home, Architecture Museum ; auteur : Pavel Kuznetsov ; éditions : DOM Publishers; 223 pages ; en anglais ; 28 euros.
https://dom-publishers.com/products/the-melnikov-house

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