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Livre | Le Corbusier : donner des ailes à l'architecte (04-10-2017)

Aircraft. Voilà un livre étonnant que l'on peine, en amateur d'architecture, à ouvrir. Il ne présente qu'une série de clichés anciens relatant plus ou moins une brève et récente histoire de l'aviation. Paru en anglais, en 1935, l'ouvrage est pourtant signé… Le Corbusier. Un nom qui se fait le meilleur argument pour s’appesantir sur une étude qui, à mesure des pages, n'en finit pas de passionner.

France | Edouard Le Corbusier

Les éditions Parenthèses ont pris le récent parti de proposer l'étrange fac-similé d'un ouvrage signé Le Corbusier*. Son thème ? L'aviation.

Initialement publié en 1935 par les éditions The Studio Limited, Aircraft devait inaugurer une série d'ouvrages à même de présenter à un large public les nouvelles visions du monde. En effet, l'avion imposait désormais son regard autant que la locomotive et le microscope.

02()_B.jpgLe Corbusier s'est très vite enthousiasmé pour cette commande originale... même s'il en discute aussitôt les honoraires. L'architecte n'a, après tout, que peu de temps ; il s'applique parallèlement à l'édition d'un autre opus : La Ville radieuse.

Pour autant, aussi célèbre soit l'architecte, il paraît étonnant de lui confier la réalisation d'un ouvrage sur l'aviation. Dans un texte présenté en postface, Philippe Duboÿ donne quelques éléments d'explication. Les photographies d'aéronefs au sein d'Urbanisme autant que la reconnaissance par quelques militaires haut-gradés de la qualité des plans urbains de Le Corbusier pour résister en cas de guerre aérienne ont pu convaincre l'éditeur britannique quant à la pertinence de ce choix. En outre, la plume de l'architecte compte aussi parmi les plus séduisantes.

Ceci étant écrit, Le Corbusier a pleinement conscience de ses lacunes. Pour ce livre, il décide donc de s'entourer. «Seriez-vous assez gentil pour me fixer un rendez-vous où vous voudrez, autour d'un bock ou chez moi, dans mon nouveau domicile, 24 rue Nungesser et Coli, d'où l'on voit le ciel», écrit-il à Saint-Exupéry.

Le texte, à mesure de ces rencontres, prend forme. L'architecte s'applique, en outre, à construire un ouvrage selon un principe de «synchronisation de l'image et de la parole», un dispositif qu'il emprunte à ses propres conférences. Une introduction a donc été imaginée pour être suivie d'une série de photographies légendées et commentées de textes parfois éloignés du sujet.

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Dans son propos liminaire, Le Corbusier reste donc bien à sa place et prévient, en toute honnêteté, son lecteur : «ni technicien de l'aviation, ni historien de cette aventure foudroyante, je ne pouvais m'appuyer qu'à la sorte d'éblouissement que je ressens à la considération de cette matière».

Il y a donc une part de naïveté dans ce texte mais aussi un savant calcul. L'avion se révèle être, pour l'architecte, un outil critique de choix.

Toutefois, avant d'entrer dans le vif du sujet, Le Corbusier évoque ses souvenirs. Il y a d'abord ce soir du printemps 1909 qui «fut une grande joie» ; le jeune Jeanneret avait, de sa fenêtre, observé le vol du Comte de Lambert au dessus de Paris : «la chimère» venait d'être «capturée par les hommes et conduite au-dessus de la ville», écrit-il.

L'histoire ne pouvait omettre les affres de la Grande guerre. «L'homme avait acquis 'la vue d'oiseau'. Quelle aubaine pour aller regarder d'en haut sur les armées d'en face ! Mais l'oiseau peut être colombe ou épervier. Il se fit épervier. […] La guerre fut un levier prodigieux».

L'avion s'était certes fait l'arme redoutable de combats. Il reste malgré tout, pour l'architecte, un nouvel «oeil». «Cet oeil […] cette fois-ci considère avec effarement les lieux de notre vie, les villes où s'écoulent nos destinées. Et le spectacle est effarant, bouleversant. L'oeil de l'avion découvre un spectacle de déchéance», note-t-il.

Le sens de la polémique est à son comble : «l'avion accuse ! Il accuse la ville ! Il accuse ceux qui conduisent la ville. Nous avons maintenant, par l'avion, la preuve enregistrée par la plaque photographique, que nous avons raison de vouloir changer les choses de l'architecture et de l'urbanisme».

Les architectes doivent ainsi s'apparenter aux héros de l'aviation. Le Corbusier assène qu'il faut «vivre de manière héroïque ! Croire et agir ! Secouer la léthargie et la poussière de nos pieds ! Prendre des risques, aventure... ! Echouer peut-être ? Peu importe !».

L'avion instaure ainsi un «état de conscience moderne». Le témoignage sensible devient à mesure des phrases un véritable programme théorique. Chaque photographie devient même le prétexte d'un message dénonçant «les écoles du XIXe siècle» et les académismes qui «ont tué l'échelle humaine et ont aboli le respect de la matière» ou encore critiquant la propriété, l'argent et l’appât de gain.

L'ouvrage permet ainsi de lancer «un cri adressé au chefs des pays et des villes, un cri d'appel les incitant à mesurer le malheur qu'ils ont laissé s'installer». Pour Le Corbusier, l'avion accuse…

Pour s'en convaincre, la réédition offerte par Parenthèses.

Jean-Philippe Hugron

*Aircraft ; auteur : Le Corbusier ; Editions Parenthèses ; 168 pages ; 36 euros

https://www.editionsparentheses.com/Aircraft

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