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Actualité | Aillaud, taïaut ! (11-01-2017)

Les tours nuages, comme Beaubourg, vont célébrer cette année leurs quarante ans. Outre cet anniversaire, le lancement, le 1er décembre dernier, d'une initiative originale – un appel à manifestation d'intérêt – exige, tout à la fois, la plus grande vigilance mais aussi l'effort de (re)découvrir l'œuvre d'Emile Aillaud qu'un ouvrage paru, il y a quelques temps, aux éditions du Patrimoine (1) tentait, à sa façon, de réhabiliter… du moins, dans les mots. De quoi, en tous cas, aiguiser la curiosité et s'adonner à d'autres lectures.

France

Il y a un peu plus d'un mois était lancé, en marge du SIMI, un Appel à Manifestation d'Intérêt visant la transformation de la Cité Pablo Picasso à Nanterre, plus connue sous le nom de Tours Nuages ou encore, du nom de son auteur, de Tours Aillaud.

L'enjeu n'est pas, cette fois-ci, de détruire mais bel et bien de composer avec un ensemble de surcroît classé au titre du Patrimoine du XXe siècle. Il s'agit dès lors «d'inventer de nouveaux usages pour ces immeubles» et de «créer une nouvelle mixité fonctionnelle». Bref, en d'autres termes plus contemporains, de 'Réinventer Aillaud' !

Parallèlement, la société HLM Hauts-de-Seine Habitat (qui possède douze des tours) et celle de Nanterre (six) s’apprêtent à lancer un appel à projet en vue d'imaginer la rénovation thermique de l'ensemble.

Des fenêtres en forme de goutte d'eau, des lignes courbes et des pâtes de verre signées Fabio Rieti devraient complexifier la tâche, d'autant plus que l'ambition affichée est, jusqu'à nouvel ordre, à la préservation de l'architecture.

Aussi curieux que cela puisse paraître, les Tours Nuages n'ont pas été retenues pour figurer dans l'ouvrage que Dominique Lefrançois et Paul Laudauer consacrent à Emile Aillaud aux éditions du Patrimoine. Le livre, aussi passionnant soit-il, éclipse ces immeubles autant peut-être que le passé d'un architecte résolument mondain.

Toutefois, le rôle – étonnant – d'Emile Aillaud lors des grandes célébrations républicaines de l'entre-deux-guerre y est décrit en un bref paragraphe où l'on apprend sa participation à la conception du décor des funérailles de Raymond Poincaré, et son éviction des préparatifs relatifs à la visite des souverains britanniques en 1938 pour cause de propositions scandaleuses.

Son goût pour le tricot est même rapporté ; un pull, imaginé en 1933, dont la photographie est en bonne place dans l'ouvrage, rappelle et insiste, de part ses motifs nébuleux, ce goût prononcé pour l'apparat.

02()_B.jpg«Pendant la Seconde guerre mondiale, [Emile Aillaud] a exercé et enseigné la pratique du camouflage – plus que de faux buissons, celle-ci visait à reconstituer le réel d'un paysage ayant existé –, [aussi, il] cherche à réduire la monumentalité de ses tours en évitant la ligne droite mais également en jouant sur leurs emplacements : si certaines sont solitaires, d'autres sont groupées, de manière resserrée ou plus lâche. Les fenêtres, toutes de formes différentes, sont disposées non en ligne droite mais comme au gré du hasard de sorte qu'il est presque impossible de les compter. Les tours de Nanterre, dont la plus haute culmine à 38 étages, semblent par conséquent plus basses qu'elles ne le sont en réalité», notent les deux auteurs.

D'un livre à l'autre, Jean François Dhuys aux éditions Dunod, rapportait en 1983, plus de détails encore sur cette période belliqueuse. C'est, selon lui, une «péripétie exemplaire dans la vie d'Emile Aillaud que cette affectation militaire à Coulommiers pour enseigner la théorie du camouflage des aérodromes militaires».

Pour l'auteur, «l'anecdote est presque trop belle puisqu'elle permet d'illustrer la thèse que le décor est naturellement fonctionnel s'il procède du programme».

Emile Aillaud, même s'il avançait que la pratique de l'architecture appelait à «se souvenir de ses souvenirs», n'évoque jamais cette année passée à Coulommiers pour justifier le parti architectural original de ces tours nanterriennes. Il cite, avec plus de plaisir, un voyage en Chine ; «je me suis souvenu, en inventant [ces ouvertures] du palais d'été de Pékin, de cette vue poétique et princière que l'on avait à travers des fenêtres découpées en forme d'éventail ou de mangue et j'ai pensé que ça pouvait être une mise en page assez précieuse, et pourtant bon marché, d'un paysage...», dit-il.

«Toute la préoccupation de mon architecture est de brouiller les pistes, d'effacer les traces. Oui, mais pourquoi ? Je voudrais qu'on ne sache plus ce qui se passe là, derrière les fenêtres. Faire que plus rien ne soit lisible», notait-il dans son livre 'Désordre apparent, ordre caché', paru en 1975 (2). Du camouflage camouflé.

03()_B.jpgLes tours nuages se révèlent dans ces pages autobiographiques une critique à l'encontre des grands ensembles, qu'ils soient sociaux ou de 'standing' ; «Je serais totalement inapte à faire une ville pour la promotion. On devient vite le valet d'un promoteur», assurait-il.

Les positions d'Emile Aillaud peuvent être parfois séduisantes dans le verbe. Elles peuvent être aussi grinçantes autant que son architecture d'ailleurs : «le rôle d'un architecte est aussi de séduire. Et l'on arrive à séduire ceux qui ont la possibilité et le goût de choisir» écrivait-il.

Et de trancher en conséquence qu'«il ne faut pas faire ce que le français demande ou croit demander. Ce n'est pas à lui de décider. […] le concours lui-même est la pire des choses. On l'a bien vu avec Beaubourg. Je suis d'ailleurs le seul membre du jury à avoir voté contre. […] L'urbanisme ne peut être que régalien. Qu'un seul choisisse et décide».

Quarante ans plus tard, Beaubourg est un succès et les concours sont un moyen d'accéder à la commande qui, dès qu'il semble être mis à mal, éveille le plus vif émoi. Quoi qu'il en soit, les Tours Nuages restent le témoignage précieux d'un homme et d'une époque.

L'enfer du décor – titre d'une émission de télévision critique consacrée à l'architecture de la Grande Borne – n'est peut-être plus tant, aujourd'hui, celui de ses habitants que celui de ses bailleurs et de ceux qui seront amenés à le moderniser tout en le respectant.

Jean-Philippe Hugron

(1) Emile Aillaud ; Auteurs : Paul Landauer et Dominique Lefrançois ; Editeur : Editions du Patrimoine ; 192 pages ; prix : 20 euros.

(2) promis à la réédition aux éditions du Linteau en 2017

Réactions

Ewa | 12-01-2017 à 20:09:00

Bonjour,
J'ai travaillé avec Emile Aillaud (fresques en mosaïque à Grigny et Chanteloup les Vignes) et, plus récemment, j'ai été l'auteur du projet de mise en couleur de Grigny dans le cadre de la renovation Anru.
Votre article m'intéresse, quelle avenir pour les tours?
Mon projet est sur mon site www.evalukasiewicz.fr

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