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Livre | Alger, zones d'ombre en lumière (16-11-2016)

La colonisation, un partage de culture ? L'affirmation de François Fillon a fait débat, tant et si bien que le candidat refuse désormais toute «repentance». Le sujet reste épineux et sensible. Que pourrait donc arguer un guide d'architecture sur Alger, qui plus est portant sur la période 1830-1940 comme celui superbement proposé par les maisons d'éditions Honoré Clair et Barzakh* ?

Patrimoine |

Après avoir magnifiquement présenté sur plusieurs centaines de pages l'architecture de Tunis, les éditions Honoré Clair et Barzakh propose désormais une somme plus conséquente sur Alger.

L'épais ouvrage se révèle délectable tant il foisonne d'informations passionnantes (toutes accompagnées d'une précieuse iconographie) sur une période «oubliée». Le Corbusier, Fernand Pouillon, Jean Le Couteur ou encore Jean Bossu éclipseraient à eux seuls une histoire plus vaste.

Pour s'en convaincre, plusieurs essais inaugurent un large catalogue de réalisations. Parmi eux, l'un s'intitule «Architectes d'Alger 1830-1940». Claudine Piaton et Malik Chebani y distinguent notamment «des architectes employés par l'administration , souvent issus (même s'ils n'en sont pas diplomés) de la prestigieuse Ecole des beaux-arts de Paris» et des «architectes-constructeurs, parfois autodidactes».

02()_S.jpgIls relatent aussi la création de l'école des beaux-arts d'Alger qui intervient en 1881, un demi-siècle après l'occupation de la ville par les troupes françaises. Selon les auteurs, l'institution s'est vue confier «la formation des jeunes 'Algériens' à la pratique des arts, au dessin et à l'exercice des arts industriels».

Les pages qui suivent restent pourtant gonflées de patronymes gaulois… avec, entre parenthèses dates et lieux de naissance et de décès. Certes, nombreux sont nés à Alger mais aucun ne porte de noms autre que français. Qui sont donc ces «Algériens» ?

Les auteurs ont fait le curieux choix de répondre en usant d'une note de bas de page reléguant une information de prime importance. Elle précise qu' «il fallait justifier de la nationalité française pour être admis au sein de l'institution. Les élèves des autres nationalités devaient demander une autorisation spéciale auprès du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Quant aux 'indigènes', peu à peu intégrés, ils n'étaient pas destinés aux enseignements académiques. Longtemps, ils ont été cantonnés aux sections des arts indigènes, de la miniature et de l'enluminure». Tout est dit.

03(@ArnaudduBoistesselin)_B.jpgOu presque. Restait à observer le bâti lui-même. Un autre texte résume «styles et types architecturaux». Claudine Piaton, Thierry Lochard et Boussad Aiche y déclinent néo-classicisme, haussmanisation, éclectisme Beaux-Arts… mais aussi toutes les formes «d'hybridations».

L'ouvrage se révèle instructif sur les «maisons mauresques à façade française». «Le vocabulaire utilisé au XIXe siècle pour décrire le style des constructions de la Casbah témoigne [de] juxtapositions : 'maison mauresque', 'maison française' et 'maison mauresque à façade française'». Ces dernières, dans la haute, Casbah, conservent leur organisation interne mais présentent des atours «réalignées».

Les premières «expérimentations néo-mauresques» semblent, en parallèle, davantage verser dans du néo-vénitien que des élites peu informées ont très vite fait de présenter comme «style algérien».

Une lettre du ministre de la Guerre au gouverneur général Bugeaud, à propos du projet de palais du gouvernement, est judicieusement citée : «le style oriental s'harmoniserait peut-être mieux avec l'aspect général du pays, que les lignes sévères et les formes quelquefois un peu lourdes de notre architecture inventée pour un autre climat». Avant de devenir un «style officiel», le néo-mauresque servait l'imaginaire d'architectes – l'anglais Benjamin Bucknall en tête, emporté par les aspirations d'un gothic revival – ou encore «d'hiverneurs» - ces touristes profitant des températures douces de l'hiver – en mal d'exotisme.

04(@DR)_S.jpgL'émergence d'un style allant au-delà du seul pittoresque est rapprochée par les auteurs au régionalisme grandissant mais aussi à l'autonomie financière de l'Algérie. Le néo-mauresque s'impose alors à de nombreuses réalisations. «Tous ces projets s'inscrivent dans un mouvement qu'on peut qualifier a posteriori de 'restauration factice' d'une 'indigénéité', car l'adaptation du style aux exigences contemporaines met en évidence les limites du projet stylistique et les risques de l'anecdote et du passéisme», écrivent-ils.

Les architectes d'alors, critiques, soulignent «le manque de logique et de sincérité». Les auteurs citent le poète Gabriel Audisio lequel dénonçait «une vue périmée de la couleur locale». «Dans la société algérienne, très fortement divisée, le style néo-mauresque, comme l'expression d'un projet cher à Henri Klein de réunification des hommes et des cultures, ne peut pas s'imposer. Sa destinée est effectivement celle du régionalisme métropolitain, victime désignée de la persistance des divisions qu'il entendait effacer».

De fil en aiguille naît un «art déco méditerranéen» puis un modernisme largement inspiré d'habitat vernaculaire. Le guide proposé retrace toutes ces évolutions. La distance est toutefois toujours de mise. Le propos est avant tout historique et architectural avant d'être politique et sociologique. Voilà qui donne malgré tout envie d'en savoir davantage sur la réception et la perception, aujourd'hui encore, de ces architectures... pour peut-être un second opus?

Jean-Philippe Hugron

*Alger ; Auteurs : Claudine Piaton, Juliette Hueber, Boussad Aiche, Thierry Lochard ; Editeur : Honoré Clair et Barzakh ; 368 pages ; prix : 28 euros.

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