vmz

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Livre | Corbu, Doshi et Correa dans l'ombre de Mahendra Raj (26-10-2016)

Peut-être regrette-t-il de ne pas avoir étudié l'architecture. Mahrendra Raj n'en a pas moins été l'ingénieur des plus grands projets modernes de son pays, l'Inde. Il fut ainsi présent aux côtés de Le Corbusier mais aussi de Charles Correa, de BV Doshi ou encore de Raj Rewal. A 92 ans, il retrace sa vie dans un livre récemment paru aux éditions Park Books* judicieusement intitulé 'The Structure'.

Inde

Le livre vient de paraître. L'objet est aussi beau que séduisant. D'anciennes photographies, des plans, des détails illustrent les projets les plus spectaculaires : le Hall des Nations, le théâtre Tagore, les bureaux NCDC, le Scope Complex… et bien d'autres. Mahendra Raj en a été l'ingénieur. Il se dévoile à mesure des pages. Entre chaque réalisation, s'intercalent des entretiens, notamment avec BV Doshi avec qui il échange sur Luigi Nervi, Santiago Calatrava, Antoni Gaudi et Louis Kahn.

02()_S.jpgLe plus saisissant reste un texte autobiographique que l'ingénieur signe au tout début du livre. Il remonte à son enfance. Il évoque la figure paternelle – un ingénieur – et l'éducation de ses frères et sœur promis à la même carrière que leur père. Tout cela se déroulait dans une Inde coloniale. Mahrendra Raj s'épanche d'ailleurs longuement sur les troubles de l'Indépendance et de la division de sa région natale qui marque sa période de formation. Une fois diplômé, il fallut faire un choix : rejoindre l'Inde ou rester au sein du nouveau Pakistan.

«J'ai choisi l'Inde et peu de temps après j'ai été engagé à Shimla qui avait été choisie comme capitale temporaire de la partie du Punjab qui revenait à l'Inde. Ce choix était dû au fait que Shimla était la capitale estivale de l'Inde Britannique et qu'elle disposait en conséquence des infrastructures et des équipements nécessaires au bon fonctionnement d'une capitale. Le 11 août [1947], j'ai pris le train depuis Lahore à destination de Shimla, l'un des deux ou trois derniers qui ont quitté Lahore sans être arrêtés en route en vue d'y massacrer tous les Hindu et Sikh qui étaient du voyage. J'ai donc rejoins sain et sauf Shimla le matin du 12 août», se souvient-il.

03(@MahendraRajArchives).jpgL'ingénieur reste profondément marqué, tant et si bien qu'il ne peut s'empêcher d'évoquer une anecdote ayant eu lieu quelques semaines avant son départ définitif : «lors d'un après-midi du mois de juillet 47, je me suis rendu en vélo à la gare de Lahore, sans en informer personne de ma famille, en vue de réserver un wagon pour transporter mes biens à Shimla […]. A ce moment, sans que je ne le réalise, il y eut, à la gare même, des émeutes provoquant des incendies volontaires et des attaques à l'arme blanche. Entre temps mes parents ont eu vent de ces troubles et ont appris, notant mon absence, que j'étais parti rejoindre la gare avec ma bicyclette. Ils se sont dès lors inquiétés. Quand je suis rentré après avoir fait ce que je voulais, j'ai reçu une forte claque de mon frère aîné ; c'était la première fois que je le voyais si en colère à mon égard. C'était une claque empreinte d'inquiétude, d'anxiété, d'affection et de toutes les tensions que tout un chacun pouvait ressentir à cause de la partition du pays», écrit-il.

Le texte prend ensuite des atours plus professionnels qu'humains. Mahrendra Raj relate sa première mission, la création d'une route reliant Shimla au Tibet en lieu et place d'un chemin emprunté par quelques muletiers. L'enjeu était de réaliser un axe praticable toute l'année. Le projet était complexe et pour s'informer de son bon avancement, Mahrendra Raj avait mis au point un système de relais à pied. Il ne fallait pas moins de six jours pour connaître l'avancée de travaux à 100 kilomètres...

04(@ArielHuber)_S.jpgEntre 1948 et 1949, il collabore à un projet de relogement des populations déplacées. Il était question d'ériger des maisons pour la classe moyenne supérieure, des abris en terre pour la classe moyenne inférieure et des tentes pour les plus pauvres. Cet effort s'est suivi d'un autre projet d'envergure : construire une nouvelle capitale pour le Penjab indien. Chandigarh était marche.

Par chance, Mahrendra Raj est promu rapidement de poste en poste. Cette situation a un temps joué en sa faveur puis l'a desservi. Les missions qu'il reçoit sont alors peu intéressantes. Le jeune ingénieur se voit notamment attribué par ses pairs plus âgés la tâche ingrate de trouver des matériaux rares – charbon et acier – ainsi qu'un site adéquat pour installer la future centrale à béton. «J'ai travaillé à ce poste pendant un an et me suis retrouvé fatigué d'une besogne monotone et improductive», écrit-il.

05(@MahendraRaj)_S.jpgS'en suit, par l'intermédiaire d'un ami, Gulzar Singh – qui sera également son chef –, un tournant dans sa carrière. En effet, son nouveau protecteur, ingénieur structure, lui assure une formation en construction. Il lui apporte notamment quelques techniques apprises au Canada.

Pour autant, Gulzar Singh et Mahrendra Raj n'ont jamais construit. Ils finissent par éprouver leurs connaissances, à Chandigarh, avec le projet de Haute Cour de Le Corbusier. «Un architecte nous a considérablement aidé dans cette tâche, c'était Jeet Malhotra. Il était très bon pour ce travail et nous a aidé à développer plus avant les dessins qu'il recevait de Paris. Par chance, ces dessins étaient préparés, là bas, par un Indien, BV Doshi, qui a cette époque travaillait pour Le Corbusier».

Ils poursuivent leur effort avec le Secretariat de Chandigarh, un autre projet de Le Corbusier qui, après les premières corrections des ingénieurs indiens, se montre furieux pour n'être ensuite «que charme et sourire».

06(@RohitRajMehndiratta)_B.jpgDix ans après son diplôme, Mahrendra Raj décide de poursuivre ses études aux Etats Unis, à Minneapolis. De 1956 à 1959, il s'établit à New York et travaille pour le bureau d'ingénierie Ammann & Whitney pour lequel il réalise plusieurs hangars.

Fin 59, il planche à la structure d'un pavillon américain promis dans le cadre de la foire d'agriculture à New Dehli. Le projet, signé Minoru Yamasaki, est l'occasion pour l'ingénieur de retrouver l'Inde. Il y rencontre alors Charles Correa qui lui demande de rester : «le pays a besoin d'ingénieurs comme vous !», lui dit-il.

Alors que Minoru Yamasaki lui propose un poste à New York et qu'il est en bonne place chez Ammann & Whitney, Mahrendra Raj décide de rentrer en Inde. Il s'associe et fonde Raj and Vakil. Parallèlement BV Doshi lance son agence et propose à l'ingénieur de travailler avec lui au stade d'Ahmedabad.

A la fin des années 60, l'association prend fin. Une nouvelle prend forme aux côtés de Shirish. Elle ne dure elle aussi qu'un temps. Alors que Mahrendra Raj s'était installé à Mumbai, il décide de rejoindre New Dehli. Il y est, après tout, plus proche culturellement. C'est là que l'ingénieur développera les plus spectaculaires de ses projets et l'ouvrage édité par Park Books se révèle être la plus formidable occasion de s'y plonger!

Jean-Philippe Hugron

*The Structure ; Auteurs : collectif ; Editeur : Park Books ; 428 pages ; prix : 68 euros. 

07(@MahendraRaj)_B.jpg

Réactions

Vandini | Architect | India | 18-01-2017 à 04:04:00

Mr Hugron, It was most delightful to read this article. I have read it out to Mr Mahendra Raj himself too, who was very happy that people have read his book and found it interesting and appreciate the projects he has done through his lifetime. He finds the heading most thrilling!! Your insights and narration of his life also throws an outsiders light into small details that you have threaded so wonderfully together.
Thank you for reviewing the book.

Réagir à l'article


tos2016
vz

Présentation |Studio 02, régionaliste ? Et puis quoi encore !

Baud, un village d’irréductibles ? Une vision parisianiste ! Pourquoi donc imposer un régionalisme, aussi critique soit-il, à un bourg breton ? Lors du concours pour la réalisation de la...[Lire la suite]

vz

Visite |Le Mécano de flint

A La Courneuve, dans les ruines de l'ancienne usine dénommée Mécano - dont il ne restait que quelques piles, deux-trois plateaux et une structure métallique - ont été installés une...[Lire la suite]


vz

Présentation |Loci Anima : troisième lieu pour septième art

Françoise Raynaud, fondatrice de l’agence Loci Anima, aime à citer le sociologue américain Ray Oldenburg et son concept de «troisième place». «Comment donner l’envie d’aller au...[Lire la suite]