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Compte-rendu | Migrations et boucliers, prophétique Claude Parent (02-03-2016)

Bien avant que le mot «migrant» ne capte l’attention des médias, Claude Parent avait, en 2010, élaboré une série de dessins sur le thème des migrations qu’il présentait à la Galerie Seroussi, à Paris. La disparition de l’architecte ce 27 février 2016 est l’occasion d’exhumer un ancien article, réécrit pour l’occasion, dont l’actualité, six ans plus tard, est des plus surprenantes.

France

Rue de Seine à Paris, la Galerie Seroussi exposait d’étranges circonvolutions noires et explosives illustrant le devenir de villes fantasques et défensives, imaginées par Claude Parent. Le contraste était d'autant plus saisissant que les sombres enchevêtrements graphiques se détachaient de murs immaculés. «Imaginez une masse vertigineuse de milliards de corps ouvrant un passage de force dans nos villes. Rien ne résistera au tsunami humain [...] Il faut entreprendre aujourd'hui deux structures : couvrir le sol de la planète de collines continues dont les pentes et contrepentes empêcheront les foules de s'accrocher à quoi que ce soit», écrivait alors Claude Parent.

L'encre de Chine révélait les angoisses de l'architecte. «Je rêve toute la journée. Il faut que ma femme me réveille pour que j'entende des paroles sensées. La chute est envisageable. Le rêve ne fonctionne d'ailleurs qu'avec des chutes», déclarait-il.

Force est de constater qu'un été passé en Bretagne avait transformé toute rêverie en cauchemar. «Je ne publie pas des livres de science-fiction mais des livres d’inquiétudes. Je suis peureux», confiait encore Claude Parent. Interrogés sur ses dessins, il répondait qu'ils lui sont difficiles à expliquer.

Par conséquent, l'interprétation était libre et dans ce contexte, la Galerie Seroussi s’était faite, vendredi 12 mars 2010, le théâtre d'une passionnante table ronde. Animée par le journaliste Cyrille Poy, elle réunissait Claude Parent, architecte, Catherine Witohl de Wenden, politologue, Jean-Baptiste Naudy, artiste et Nathanael Dorent, architecte. L'événement, en questionnant les processus liés aux mobilités, parachevait l'exposition 'Les villes boucliers'.

02(@CParent).jpg«Mes dessins représentent une extrapolation de la fonction oblique», débutait Claude Parent. «Historiquement, cette hypothèse n’est plus contestée. Nous pouvons y réfléchir et être inventif. Ainsi, au lieu d’être quelque chose de farfelu, cette proposition entre dans les mœurs», poursuivait-il. Ses mains caressaient alors un imposant volume couleur gris, son dernier ouvrage ‘Demain, la terre...’.

«Virilio m’a montré les films de Depardon diffusé lors de l’exposition 'Terre natale, ailleurs commence ici' à la Fondation Cartier. Chacun révélait la perte du langage et la perte de territoire. La matière qui va manquer à ces migrations est le sol», prophétisait l'architecte constatant qu'«il n’est pas encore venu à l’idée du piéton que le sol va lui manquer».

03(@CParent)_B.jpgClaude Parent revenait alors sur sa vision des migrations, généralement alertées par la peur. Naturelles, elles appartiennent à l'histoire de l'homme. Mais à l'avenir, «si nous ne les prévenons pas, la situation peut tourner au cauchemar. Nous ne pouvons rien faire contre une foule en colère. Quand la foule est en mouvement elle peut être mortifère», s'inquiétait-il.

L'architecte prônait alors des carapaces provisoires dans le but de créer des points de stabilité permettant la distribution d’eau et de nourritures afin d'éviter toute forme de pillage. «Elles structurent le paysage. Elles sont des endroits où, dans le danger, on vient se replier», expliquait-il. Le bouclier évoquait alors la solidité, la transition mais aussi l'inexpugnable. Dans un rire étouffé, Claude Parent reconnaissait l'ambiguïté de son propos. «Je ne sais pas faire autre chose qu’un dessin. Je ne peux pas écrire comme un chercheur, aussi la provocation est ma manière», s'amusait-il.

«Je ne serai, de toute façon, optimiste que lorsque nous aurons réglé le problème du droit du sol», revendiquait-il avant de poursuivre : «la guerre entre migrants et sédentaires renforce ce droit. Il faut donc s’en débarrasser».

Enfin, l’architecte confiait son rêve, celui d’un croquis mental. «J’imagine créer le premier chemin migrateur sur les Champs Elysées. Ainsi, on verra si les migrations se font dans le bonheur. Je ferai un jour ce dessin. Il faut des images pour mener à bien des expériences exploratrices», concluait-il.

Jean-Philippe Hugron

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