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Edito | Pour 'Réinventer Paris', vous reprendrez bien un peu de salade ? (03-02-2016)

De la laitue ? Ou des fadaises ? L’annonce en grande pompe des lauréats de Réinventer Paris à la façon d’une remise de prix hollywoodienne avait de quoi séduire. Des salves d’applaudissements, de l’enthousiasme, des sourires… Pour autant, Paris se réinvente-t-il vraiment ? Il en va de la communication et des vieilles habitudes.

Réinventer Paris | Paris

Réinventer Paris est avant tout une formidable entreprise de communication. La Mairie a orchestré avec brio une opération que bien des métropoles mondiales veulent aujourd’hui copier. Pour une fois, la capitale française est en fer de lance.

L’incroyable habileté de la ville est, en effet, d’avoir su mettre au garde-à-vous investisseurs, promoteurs et architectes. Et ce, sans débourser le moindre kopek. La municipalité en proposant des terrains a donc vu émerger, gratis, programmes et projets, le tout rondement financé. 1,3 milliards d’euros d’investissements privés et 565 millions d’euros de recettes pour la ville, dixit Anne Hidalgo. Voilà qui est sans compter ces autres millions d’euros dépensés par les équipes non lauréates et les heures de travail non rémunérées… Pour réinventer Paris, il en est allé de l’exploitation.

Une exploitation finalement largement acceptée au nom de la «stimulation» et de la mise au point de «pratiques nouvelles» ; il s’agissait au-delà des apparences d’entrer dans le sérail très fermé de la Mairie. Sauf que, ses portes ne sont pas toujours ouvertes et ses tenants se montrent peu enclins à y accueillir de nouveaux venus. Ainsi, l’agence Ory et Associés (auteure de nombreuses opérations de façadisme à Paris) est lauréate, par exemple, de deux projets… Réinventer qu’ils disaient ?

05(@DR)_S.jpgPour bien des propositions, la réinvention en est passée par le ‘moumoutage’ de perspectives. Du vert ! Du végétal ! Les images rapidement diffusées ont des allures de rayon fruits et légumes et la Maire de Paris se félicite, à ce sujet, que l’agriculture urbaine ne soit plus un gadget.

Sans surprise, il est possible de voir, parmi les projets lauréats, une «serre habitée» : «les concepteurs du projet souhaitent développer un habitat social alternatif, à la fois support et résultat d’une entreprise collective et durable […] la structure sera en bois. Le toit sera équipée d’une serre», précise le communiqué de presse. Ouf !

04(@DR)_B.jpgCôté XVIIe arrondissement, sur une parcelle de la rue Pitet, «les concepteurs du projet souhaitent développer de véritables ‘jardins habités’»… un renouveau !

Sur un autre projet encore, «un potager se déploiera en toiture et des pieds de houblon pousse[ro]nt en façades». La structure de cette construction sera, bien évidemment en…bois.

Des «circuits courts» pour l’alimentation… des livraisons «en produits frais issus de l’agriculture paysanne (sic)»… des «activités maraîchères qui valorisent les déchets organiques de la ville»… Paris se réinvente les pieds dans la boue et des endives plein les yeux.

Un autre projet, sublime à l’image, parait soufoujimotesque, sans l’être d’ailleurs… là aussi, la réinvention parait un brin douteuse.

02(@DR)_S.jpgEn revanche, là où l’imagination se montre débordante…c’est du point de vue lexical. «Un incubateur philanthropique» ! Waouh ! La «vocation du lieu [est] de faire se rencontrer les publics». Alors là… même la station Châtelet-les Halles, en heures de pointe, n’arrive sans doute pas à une telle prouesse. Un autre «incubateur» est, quant à lui, proposé à des «danseurs» sur le retour. Une priorité.

03(@DR)_B.jpgEnfin, deux sites – les plus importants – étaient particulièrement attendus : Sully Morland et Pershing. Résultat des courses ? David Chipperfield accompagné de l’artiste Olafur Eliasson pour le premier et Sou Fujimoto pour le second. C’est sans doute, là aussi, ce que d’aucuns appellent réinventer et, par la même occasion, promouvoir une jeune architecture locale.

Malgré tout, bien des projets paraissent séduisants. Les images, du moins, peuvent laisser rêveur. Elles assureront, à n’en point douter, un écho médiatique international. Elle est une façon d’exister sans en passer par la construction de tours. Jean-Louis Missika, adjoint à la maire, dénonçait, dans son allocution, la «course à la hauteur» et félicitait un «système de contraintes» (le PLU, ndlr) vu comme un «accélérateur d’idées».

Ne reste plus qu’à voir la concrétisation de ces projets. La ville pressera sans doute le pas pour acter la mise à disposition des terrains et récupérer une manne financière importante. Que les potagers poussent ou non, elle verra…

Bref, des salades, de l’art d’en dire et d’en faire.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

damien | architecte | Rhône | 12-02-2016 à 12:45:00

mes félicitations pour cet article. Tout y est, la plume d'abord, et bien sûr les sujets greenwashing, architectes "signature", discours fumeux, (non-)rémunération... Joli résumé des maux de notre métier que cet appel à projet ! Il y manquerait un Vincent Callebaut pour parfaire cette horreur...

Elvire | Archi | Paris | 12-02-2016 à 11:11:00

Le problème avec la salade c'est qu'il faut qu'elle pousse... Le vivant ce n'est pas comme le bâtiment et on peut être certain que les images extrêmement séduisantes ne seront pas exactement conformes à la réalité. Sauf peut-être au prix d'une énorme consommation d'eau et d'énergie. Et encore.L'enfer est pavé de bonnes intentions...
Article très lucide. Il en faut. Merci.

Nonamito | 05-02-2016 à 07:01:00

Donc si je synthétise l'article (ça va être rapide) :
1. Faire travailler des archis sur concours sans aucune rémunération au bout, c'est mal. Je ne peux qu'être d'accord avec vous sur ce point.
2. Reverdir la ville, c'est mal ou insuffisant, le propos n'est pas clair. Sur ce point, aucune argumentation, vous vous contentez de tirer à boulet rouge sur un concept, peut être un peu surfait, mais qui a clairement des bénéfices gigantesques, sans jamais dire ce qui ne vous convient pas, ni proposer des solutions alternatives. Dans une profession qui souffre de désamour auprès du grand public, sabrer un concept qui lui plait sans prendre la peine d'apporter un argument, ni de proposition, c'est absolument lamentable et suicidaire. C'est comme si un critique gastronomique disait qu'un restaurant est nul parce qu'il est tendance et que la tendance, c'est vraiment nul, et qu'il utilisait une pleine page pour ne pas en dire plus... Affligeant.

citoyen | chercheur | paris | 05-02-2016 à 04:18:00

Inquiet pour l'avenir urbain et architectural du grand Paris.

ddarchi | architecte | Paris | 04-02-2016 à 15:05:00

Opération scandaleuse d'exploitation éhontée des architectes pour un résultat juste pittoresque. Triste pour la profession et régression pour l'architecture

Anne | archi | 04-02-2016 à 08:37:00

Cette fois-ci la salade parisienne semble trop salée! Probablement la qualité de la verdure est bonne mais trop de vinaigre et du sel tuent les feuilles de la salade!

darius | assistant | paris | 04-02-2016 à 00:04:00

les pâturages sont verts et les moutons s'y pressent! Un peu trop. un gros coup de com et le tour est joué. Regrettable que les architectes qui se sont creusé les méninges n'aient pas été rémunérés. Et pendant ce temps au sénat, on discute du projet Loi Cap. Ceux qui seront heureux seront ceux qui arroseront ces potagers et autres serres suspendues.Affaires à suivre. Bravo jean philippe pour avoir si bien croqué le parisianisme ambiant. Les petits fours étaient ils verts aussi?

Liliana | prof | Paris | 03-02-2016 à 23:17:00

Bien vu et très bien rendu! Merci.

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