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Présentation | Le Mémorial ACTe : le projet politique (01-11-2010)

Construction du centre caribéen d’expression de la mémoire de la traite et de l’esclavage : note d’intention urbaine, paysagère, architecturale et scéno-muséographique de Atelier d’architecture BMC (Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot) et Atelier Doré/Marton (Mikaël Marton et Fabien Doré) 

Bâtiments Publics | Culture |

Compréhension des contenus du développement scientifique et culturel

Le Mémorial ACTe (M.ACTe) de Pointe-à-Pitre traduit un projet politique, scientifique et éducatif ambitieux : créer un lieu de transmission de la mémoire ainsi que de l’histoire de la traite et de l’esclavage.

En Guadeloupe, près de 160 après son abolition, cette histoire est encore largement méconnue et cette mémoire difficilement partagée. Aussi cette transmission concerne-t-elle en premier lieu les guadeloupéens eux-mêmes.

Le mémorial sera donc avant tout un outil didactique encourageant la connaissance de ce passé longtemps occulté. Davantage, pour qu’il y ait effectivement partage de cette mémoire collective, il est essentiel que les Guadeloupéens puissent s’approprier et s’identifier à ce lieu, qu’ils y retrouvent les représentations qu’ils se font de l’esclavage ; aujourd’hui, l’on observe trois grandes tendances commémoratives en Guadeloupe : 1) l’abolition de 1848, 2) la résistance et la lutte pour la liberté et 3) la reconnaissance de la valeur des parents esclaves et de leur souffrance.

Le mémorial devra ainsi révéler ou accommoder cette pluralité de représentations sociales de l’esclavage. L’intervention des maîtres d’oeuvre et des artistes doit intégrer ces trois dimensions ou veiller à n’en exclure aucune, car il est important que le M.ACTe contribue in fine au "vivre ensemble".

Par ailleurs, la visée à la fois humaniste et universaliste du projet et les prévisions de fréquentation du site imposent que le M.ACTe s’adresse également aux autres communautés humaines, qu’elles soient ou non le produit de l’esclavage et soit, à ce titre, ouvert sur le monde d’aujourd’hui.

Cette logique inclusive a trois conséquences majeures sur la conception globale du projet :

  1. > l’importance accordée à l’interprétation mais aussi aux interprétations de l’esclavage : plutôt que d’affirmer avec la force du figuratif, il s’agit davantage de questionner et de suggérer dans un parti plus abstrait ;
  2. > l’évolutivité et la modularité, en partie conditionnées par le phasage du projet, sont également deux notions clés qui doivent permettre au M.ACTe de ne pas se figer et d’intégrer l’évolution dans le temps de ces représentations et de cette mémoire en construction ;
  3. > le choix d’un parti qui transcende les représentations concurrentes ou complémentaires et qui soit également porteur de cohésion sociale : le parti de la Fondation.

02(BerthelotMarton)_S.jpg L’idée de Fondation, c’est-à-dire que l’esclavage est la naissance de la communauté guadeloupéenne, est nouvelle. Elle n’a pu s’élaborer qu’à mesure que la relation des guadeloupéens à l’esclavage s’est apaisée. Il est, en effet, éminemment difficile de penser ce crime contre l’humanité comme l’acte de fondation d’une communauté. Or, cette approche semble répondre le mieux aux objectifs de mieux vivre ensemble, de commémoration - de mobilisation collective autour de la mémoire - de l’esclavage et d’affirmation au monde d’un rapport singulier à cette histoire.

Perception des enjeux urbains, paysagers, architecturaux et scéno-muséographiques

Le parti de la Fondation

Notre compréhension des objectifs scientifiques et culturels du M.ACTe nous a conduits, dans le travail de conception, à suggérer cette idée de Fondation, tout en intégrant les représentations actuelles de la traite et de l’esclavage et en ménageant celles à venir. Ce parti de la Fondation a présidé aux échanges pluridisciplinaires de notre équipe et se traduit aussi bien en termes architecturaux, qu’urbains, paysagers, scéno-muséographiques et artistiques.

Silver roots on a black box

Des racines d’argent sur une boîte noire : l’on pourrait résumer ainsi le parti architectural du bâtiment du M.ACTe.

03(BerthelotMarton)_S.jpg La boîte noire abrite l’exposition permanente (décrite ci-après) et représente ainsi le socle renfermant la richesse que constitue la connaissance du passé et sur lequel se construit en partie la mémoire collective. Cette boîte est donc traitée comme un bijou à protéger et à valoriser. Les aménagements limitrophes ont donc été conçus sous l’angle de l’écrin devant magnifier le bâtiment tout en le protégeant des nuisances urbaines. Cette notion est déclinée en écrin végétal et minéral (parc urbain) et maritime (traitement des quais).

De même, la façade noire quartzée de cette boîte vise la qualité du traitement (le noir étant une couleur noble en architecture), tout autant que l’hommage symbolique aux victimes de la traite et de l’esclavage (la constellation quartzée représentant les millions d’âmes disparues).

Cette boîte constitue le socle, physique cette fois, d’un développement racinaire matérialisé par une résille argentée aux formes audacieuses. Ces racines peuvent évoquer la quête des origines à laquelle renvoie l’histoire de la traite et de l’esclavage.

Au-delà, elles visent à traduire le parti global de la fondation en suggérant une croissance, un élan, un mouvement : à l’image du figuier maudit, cet arbre capable de lancer des racines conquérantes sur des distances impressionnantes, la communauté guadeloupéenne est, forte du partage de ce passé fondateur, aujourd’hui capable de rayonner sur le monde. Ces racines confèrent ainsi une forme épurée, dynamique et résolument moderne au bâtiment, signifiant que le passé permet de mieux appréhender le présent et de se tourner vers le futur.

04(BerthelotMarton)_B.jpg Le concept du bâtiment-racine peut également trouver une application originale dans le patio du hall d’entrée du bâtiment. Un concours d’artistes pourra affiner ou cette option ou proposer une solution qui serve l’objet de cet espace central du bâtiment : offrir un apport de lumière naturelle, contribuer à la solennité de l’ensemble et mettre les visiteurs en condition.

La boîte noire et la résille argentée contribuent à doter le bâtiment principal du M.ACTe d’une emprise au sol et d’un volume qui tranchent, en termes paysagers, avec l’environnement bâti relativement bas et ramassé de la ville de Pointe-à-Pitre. La topographie est déterminée par la coexistence de l’horizontalité du bord de mer et la présence du morne. L’implantation du M.ACTe constituera une nouvelle échelle territoriale, à la fois locale et universelle. Cette échelle se retrouve avec la mise en tension, de l’ensemble du quartier avec la place de commémoration.

Afin de respecter l’évolutivité et la modularité évoquées précédemment, la conception a intégré le phasage de l’opération en anticipant sur les constructions et les aménagements à venir. De même, une mise en lumière modulable conférera à l’ouvrage une identité variable et dans tous les cas remarquable de nuit. Ainsi, le bâtiment du M.Acte constituera un évènement architectural, un marqueur, un identifiant territorial de la rade de Pointe-à-Pitre. Ce parti spectaculaire sera également signifiant puisque le contenant s’accordera avec ou annoncera le contenu : le traitement du passé fondateur de la communauté guadeloupéenne.

La centralité des archipels 2 et 3 de l’exposition permanente

05(BerthelotMarton)_B.jpg Il est rare pour une équipe de scénographes de disposer d'un programme qui allie des objectifs didactiques aussi ambitieux et une telle compréhension de l'art de la scénographie. Nous nous sommes donc attelés à respecter sa décomposition en 6 archipels et 41 îles aussi bien dans son contenu que dans son approche physique. L'ensemble de la visite se ferait selon le principe des "fondus enchaînés", pour que le public saisisse avec plus de dramaturgie l'enchaînement des événements du passé le plus lointain jusqu'à l'époque contemporaine, le menant ainsi progressivement aux questions de demain.

Mais le programme souligne également la nécessité d'une visite à la carte, c'est pourquoi nous avons ajouté une "colonne vertébrale" qui permet de comprendre, dans une visite courte, la structuration de l'ensemble du programme et également d'accéder à la demande à n'importe quel espace. Cette manière de visiter pourra renforcer les approches transversales ou répondre à des besoins ciblés.

Bien évidemment, cette conception sera enrichie et affinée par une étroite collaboration avec le comité scientifique, la direction culturelle et artistique et les artistes retenus, très tôt dans le développement du projet, afin de créer une harmonie d'expression, même si elle doit passer parfois par de véritables ruptures et exprimer certains paradoxes.

En accord avec le parti global de Fondation, l’exposition consacrera la centralité des archipels 2 et 3, en termes d’organisation spatiale, mais aussi d’immersion sensorielle ; suivons un groupe de visiteurs et imaginons leurs réactions.

L’Arche de la Fondation

06(BerthelotMarton).jpg Abrité par l’Arche de la Fondation, l’espace de commémoration profitera de la proximité de l’architecture majestueuse du bâtiment. Pour ménager une liberté de parcours et de pratiques aux visiteurs, il est suggéré que cet espace ne soit pas marqué par un monument au sol permanent. Il nous faut en effet, inventer, en ce lieu, une façon d’être ensemble qui respecte les représentations de chacun mais les transcende sous l’Arche de la Fondation.

La matérialisation de la commémoration pourrait ainsi être intégrée au plafond de cette arche ou faire l’objet de concours d’artistes. Cet espace de commémoration doit également intégrer des contraintes liées à l’organisation d’évènements toute l’année, dans un emplacement où il est prévu d’accueillir jusqu’à 3.000 personnes et s’inscrire dans le réseau des lieux de mémoire de l’agglomération (boulevard des Héros, Place de la Victoire, Rond-Point de Blanchard).

L’art au service d’un rituel collectif

Sur la petite darse qui sera créée et aménagée en gradins, un spectacle sons et lumières pourra débuter dans la rade (mise en scène aquatique) et se terminer à proximité des gradins par l’émergence hors de l’eau d’une plate-forme, elle aussi, mise en scène. Le rite qu’il nous est demandé d’"inventer" pourrait résider en ce rendez-vous quotidien où les guadeloupéens et les visiteurs viendraient ainsi rendre hommage aux victimes de la traite morts sans sépulture durant le "passage du milieu". Régulièrement le spectacle change. Nulle part ailleurs ces outils ne sont utilisés de cette façon ; ils participent ici à l’élaboration d’un rite commun, d’une réflexion et d’une fabrication collective.

Le palimpseste sucrier

07(BerthelotMarton)_B.jpg La fondation implique également qu’il faille intégrer le passé sucrier du site de l’usine de Darboussier au projet du mémorial. Certes, la Traite et l’Esclavage sont antérieurs à la construction des usines centrales, mais l’ouverture du quartier sur la ville et la mise en relation des éléments naturels préexistants (le morne (préhistoire de la ville, mais aussi lieu de résidence des maîtres et symbole du pouvoir durant l’esclavage) et la mer (témoin muet de la Traite et porte d’entrée sur l’île) l'impose et implique une conservation et une valorisation patrimoniale de certains bâtiments et/ou traces (ex : façades des hangars, rails) de l’usine de Darboussier.

Le "morne des mémoires"

Le traitement du morne se veut complémentaire du parti global du projet. Ici sera encouragé le recueillement individuel : les parcours et les aménagements proposés concourront à cette réflexion personnelle, à cette ambiance intimiste, hors du temps, hors de la ville. Le morne accommodera ainsi la pluralité des représentations et des mémoires de la traite et de l’esclavage. Aussi est-il suggéré de le baptiser le "morne des mémoires".

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 12 juin 2008

Réactions

pepso | menuisier batiment agencement | gosier(guadeloupe)971 | 07-04-2015 à 02:50:00

J'inspire a travaiol sur le site, donc je suis là!!big up ze memiorial act

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