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Projet | Le Mémorial ACTe, une fondation pour la société guadeloupéenne (31-10-2010)

La construction à Pointe-à-Pitre du Centre caribéen d’expression de la mémoire de la traite et de l’esclavage (M.ACTe), conçu par les architectes cari-guadeloupéens Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot (BMC) et Mikaël Marton et Fabien Doré (Atelier Doré/Marton) a été lancée fin mai 2008. Découverte d'un projet à très forte valeur symbolique et culturelle.

Bâtiments Publics | Culture |

La source d'inspiration à l'origine du projet des agences Atelier d’architecture BMC (Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot) et Atelier Doré/Marton (Mikaël Marton et Fabien Doré) pour le Mémorial ACTe (M.ACTe), dont la première pierre a été posée le 27 mai dernier à Pointe-à-Pitre, est littéralement ancrée dans le sol de la Guadeloupe, puisqu'il s'agit de racines, au sens propre, tout en s'offrant à la vue de tous puisque ce sont celles du figuier maudit, qui prospère en enserrant des ruines, les protégeant ainsi de l'anéantissement. Ces racines sont en effet devenus "une résille qui protège un écrin mais permet de se projeter dans le futur", explique Pascal Berthelot, de passage à Paris début juin (voir ci-dessous 'Silver roots on a black box').

Car là était tout l'enjeu du concours : comment ne pas faire un mémorial seulement tourné vers le passé et la douleur ? Comment ne pas envoyer un message communautariste ? Comment dépasser les divisions et clivages en offrant un lieu qui soit disponible à toutes les composantes de la société guadeloupéenne ? Et comment enfin, à travers ce lieu, offrir un point de vue non seulement sur la Guadeloupe mais sur toute la caraïbe et, au-delà, sur le monde ?

"Il fallait donner une réponse temporelle dans l'histoire et des repères face à une aliénation mais aussi offrir une image universelle, répondre à un besoin d'identification et offrir des outils d'émancipation", continue Pascal Berthelot. "Notre souci n'est pas tant de rassembler - ce n'est pas notre mission - mais d'offrir un équipement pour tout le monde, sans connotations qui pourraient exclure une partie de la population", dit-il.

Le programme du concours, que les deux agences, locales, souhaitaient "absolument gagner" a répondu à leurs attentes puisque le Mémorial ACTe est bien sûr un mémorial mais aussi un musée, dont la scénographie offre un continuum de 1635 à 1848 (abolition) puis jusqu'au présent en ouvrant la voie vers le futur tout en dépassant largement le cadre de la seule Guadeloupe et également un centre d'arts vivants et de congrès, la résille conçue par les architectes protégeant et unifiant toutes ces fonctions. "Nous avions déjà réfléchi à ce que devait être cet équipement : il ne peut se passer de l'une de ces fonctions", assure Pascal Berthelot.

02(BerthelotMarton)_B.jpg Le projet dépasse enfin le cadre strict du bâtiment puisque les architectes l'ont inscrit dans un canevas urbain qui permet la "restitution du quartier à ses habitants" (une ancienne usine se tenait en rupture entre la ville et la mer. NdA) et leur donne un accès à l'océan. Par ailleurs, un morne de mémoire, dont l'aménagement d'un ancien vinaigrier préservé par un figuier maudit, des jardins (confiés à l'agence TER), des quais accessibles aux chaloupes des bateaux de croisière, un petit quartier d'ateliers d'artistes, un peu de tertiaire, des boutiques et commerces et un hôtel complètent ce projet unifié dans l'espace par une passerelle conçue par Marc Mimram.

"Le Mémorial ACTe (M.ACTe) de Pointe-à-Pitre traduit un projet politique (...)" est la première phrase du texte des architectes présenté ci-dessous. Politique est ici a entendre au sens propre. En effet, c'est Luc Reinette, fondateur du Comité International de Peuples Noirs (CIPN), autrement dit un indépendantiste, qui, en 1998, le premier lance l’idée d’un "musée caribéen de l’esclavage et de la traite négrière". Il venait en effet de créer l'évènement avec une reconstitution de l’arrivée sur le port de Pointe-à-Pitre d’un bateau négrier à laquelle avaient assisté plus de 10.000 personnes.

La même année, grâce à une souscription populaire, le CIPN, avait réalisé la statue du "Commandant Ignace" qui, en 1802, avait mené la guerre de la Guadeloupe face aux armées napoléoniennes. "C'est le CIPN qui est à l'origine de cette histoire et c'est la société civile qui a imposé ce mémorial aux politiques", note Pascal Berthelot. C'est finalement Victorin Lurel, président de la région Guadeloupe, qui accède à la requête.

03(BerthelotMarton).jpg Du coup la question s'est vite posée aux architectes : comment représenter toutes les tendances de la société guadeloupéenne actuelle sans dénaturer l'aspect mémoriel et historique ? Leur réponse : en n'en représentant aucune et en retournant la proposition en prenant le parti "de la fondation", c'est-à-dire celui de considérer que "l’esclavage est la naissance de la communauté guadeloupéenne". Ainsi, sous l'arche, il n'y aura qu'une agora accessible à tous sans objet identitaire pour une quelconque communauté.

"Il est, en effet, éminemment difficile de penser ce crime contre l’humanité comme l’acte de fondation d’une communauté. Or, cette approche semble répondre le mieux aux objectifs de mieux vivre ensemble, de commémoration - de mobilisation collective autour de la mémoire - de l’esclavage et d’affirmation au monde d’un rapport singulier à cette histoire", écrivent les architectes.

Sur ce site particulièrement bien situé, il est aujourd'hui aisé d'imaginer la vue, particulièrement la nuit, qui s'offrira en 2010 (date prévue de livraison) aux touristes des bateaux de croisière qui se rendent au port de Pointe-à-Pitre. Et quand ils s'étonneront de cette singulière résille, le conte du figuier maudit, qui détruit, enserre puis protège pour s'élancer toujours plus loin sera un début d'explication parabolique et poétique pour expliquer une histoire tragique et mouvementée.

Christophe Leray

04(BerthelotMarton)_S.jpg Mémorial ACTe : L’équipe conceptrice du projet

Mandataires : Atelier d’architecture BMC SARL (Mrs Mocka-Celestine Jean-Michel et Berthelot Pascal – Goyave)- Atelier Doré/Marton (Marton Mikaël et Doré Fabien - Ducharmoy Saint Claude)
Architecte chargé de la HQE : Sarl Colorado - M.Pierrot Frédéric - Paris
Bureau d’études : BETCI - Baie-Mahault
BET Fluides – Réseaux divers : F.I. Ingénierie –
Passerelle : Atelier Marc Mimram - Paris
Muséographie-Scénographie : Agence Confino - François Confino et Michel Helson
Paysagiste : Agence Ter - Michel Hossler
Acoustique : 2AF Acoustique

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 12 juin 2008

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