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Portrait | Emmanuelle Colboc, comme une feuille délicate sous un rocher (19-11-2015)

Apposer quelques mots sur l’acte de bâtir. L’ambition est née d’un constat simple ; «Nous parlons d’architecture de façon trop compliquée, ce qui, de fait, l’éloigne du quotidien», assure Emmanuelle Colboc. Dans cet objectif, est né, en premier lieu, un livre puis un film documentaire et, enfin, une exposition présentée jusqu’au 5 décembre 2012, à Paris, à la Galerie d’Architecture. 

France | Emmanuelle Colboc

Il n’y a, dans cette triade, a priori, aucune stratégie de communication. Il y avait seulement, à l’origine un désir «d’intimité» et non d’affichage médiatique. Aujourd’hui, il en va d’un partage. Aussi, en lieu d’un moi-je anaphorique, Emmanuelle Colboc laisse parler ses confrères, ceux-là qu’elle admire : Yves Ballot, Bernard Desmoulin et Simon Rodriguez Pagès.

Encore fallait-il les réunir. Un samedi matin ? Un jour de printemps ? La proposition embarrassait Emmanuelle Colboc. Tous ont pourtant allègrement répondu présent à l’invitation. Une fois autour de la table, «je ne voulais pas que la discussion soit celle d’anciens combattants», sourit la maîtresse de cérémonie. Le débat s’est librement engagé en touchant l’intouchable ; «des sujets se sont présentés. Certains étaient bien loin de mes préoccupations», assure-t-elle.

Parmi eux, l’idée de «faire œuvre». «Je porte davantage une grande intention à la question de l’usage et pense mes projets selon une haute consonance humaine», répond-elle. Le style ou la cohérence d’une production semble bien accessoire. «Certes, les questions de justesse et de passage m’obsèdent. Il est important d’avoir un pied dans le passé et de projeter un lieu dans le futur», dit-elle.

De là à faire œuvre, le propos interpelle. L’architecte confie ne pouvoir s’émanciper de certains réflexes. Jugez-les modernes et Emmanuelle Colboc assurera que cet adjectif lui parait trop froid. Le dogme du style ne l’intéresse pas. L’architecture blanche reste un trait caractéristique mais, à mesure des années, évolue au profit d’autres matériaux : la brique et le bois. «La modernité est avant tout le gage d’une liberté de conception», souligne-t-elle.

Certes, Emmanuelle Colboc écarte volontiers les considérations plastiques sans pour autant les renier. «Je viens d’une famille d’architectes. L’histoire peut paraître curieuse mais je n’ai pas retenu le nom de le Corbusier avant d’aller à l’école. Je connaissais en revanche Aalto, Neutra et Wright», se souvient-elle. Avec Henri Ciriani et l’enseignement d’UP8, impossible de passer outre la figure du modernisme.

02(@MDenance)_S.jpg«Après un passage à UP1, je tenais à suivre un enseignement du projet plus étayé», soutient-elle. Pour bousculer aussi ses idées et ses intuitions, direction les Etats-Unis. Deux anciens collaborateurs de Venturi finirent d’achever l’éducation architecturale de la jeune française. «Ce fut un très riche contrepoint», se souvient-elle.

Au retour, de tristes circonstances l’engagent sur un thème : une maternité, qui sera l’objet de son diplôme. De ces événements et de ce premier parcours, Emmanuelle Colboc développe sa sensibilité. Bien des années plus tard, la réalisation d’un foyer de l’enfance à Mantes-la-Jolie en témoigne encore. Construire pour des bambins violentés fut, en soit, une épreuve ; l’architecture, une thérapie. «Je veux éviter la banalisation des espaces», assure-t-elle. L’architecture devient ainsi une «contribution» autant qu’une «source d’émotions».

«Pour cela, il faudrait arrêter, entre autres, de penser également que le logement est une œuvre d’art. Notre société est, à ce sujet, complètement à côté de la plaque. Les normes le sont plus encore. Aussi, je ne lâcherai jamais rien. L’habitat est le programme qui appelle le plus de responsabilité. Tout doit y être juste», revendique Emmanuelle Colboc.

03(@MDenance).jpgA mesure de la conversation, les accents deviennent alors plus militants. Deux ans durant, l’architecte a travaillé sur un rapport à ce sujet. Un groupe de travail, quinze séances…et un écrit remis à qui de droit. Du «coup de gueule» est né un «engagement». 

Aujourd’hui, Emmanuelle Colboc n’évoque plus seulement la question du plan, des aberrants ronds de giration et autres absurdités. Elle insiste désormais sur les parties communes qui se réduisent à peau de chagrin. «Il en va pourtant d’un filtre important entre le tout public et le tout privé», dit-elle. «Le logement est également gâché par la question de la matérialité», reprend-elle. Le catalogue de matériaux n’est pas pour séduire et l’archi-ZAC se montre bien trop souvent à la peine.

Le discours sur la densité éveille aussi quelques soupçons ; «je suis malheureuse avec de tel projet. La densité pour le logement est une agression», lance-t-elle. Emmanuelle Colboc ne condamne certainement pas la hauteur, loin de là. En revanche, les trop forts vis-à-vis et sont à bannir.

04(@MDenance).jpgLa ville qui se dessine aujourd’hui peut parfois lui paraître en dehors de l’Histoire. «Le sol a pourtant bien quelque chose à nous raconter», dit-elle. Parcourir un quartier doit faire sens et même toucher à la révélation. Pour éviter la confusion née d’un capharnaüm de formes et de matières, l’architecte se surprend à rêver à plus d’«autorité».

Emmanuelle Colboc serait-elle une urbaniste contrariée ? Non, répond-elle. Deux plans directeurs d’hôpitaux ont pourtant éveillé un vif intérêt. «Je ne suis, de toute façon, jamais satisfaite des limites données. Je veux arriver à lire un site aussi loin que le regarde porte. C’est la plus grande leçon du paysagisme», affirme-t-elle.

05(@MDenance)_S.jpgL’occasion se présente alors pour l’architecte d’évoquer son travail sur les équipements psychiatriques, qui eux-mêmes posent la question de cette limite, du rapport de l’intérieur à l’extérieur et de l’ouverture. «L’exposition présentée à la Galerie a été perçue, par certains médecins, comme un manifeste de psychiatrie», assure-t-elle.

«La fragilité essentielle» en est le mot d’ordre. Il est affiché dès l’entrée des lieux, et il est celui qui a, sans doute, fait mouche. Au dessus, une photo exposée représente un caillou en marge d’une étendue d’eau agrémenté d’une feuille qui vient, parce qu’un jardinier l’a positionnée là, sous la masse de pierre, créer un mince filet glougloutant. De cette rigole végétale improvisée, Emmanuelle Colboc tire la plus grande leçon : la subtilité.

L’architecte s’inscrit donc en faux contre l’envahissement d’intentions plastiques. L’objectif est de savoir «s’installer». Le sur-jeu n’est pas le propre d’Emmanuelle Colboc. «De la douceur…», revendique-t-elle.

Et de rappeler, pour conclure, le mot d’ordre d’une mère : «pour faire une bonne architecture, il faut être bon philosophe».

Jean-Philippe Hugron

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