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Livre | La fin de la ville rouge (28-10-2015)

L’URSS n’en finit pas de fasciner. Le rétro futurisme soviétique a déjà fait les belles heures de publications étonnantes où, aux photos de monuments abandonnés, succèdent celles de constructions désaffectées. Autant d’atmosphères post-apocalyptiques toutes plus photogéniques les unes que les autres. Toutefois, à l’esthétique du déclin s’ajoute désormais l’intérêt pour des programmes urbains et architecturaux méconnus, loin du spectacle de l’abandon.

Russie

Les éditions Parenthèses ont publié dans ce contexte une étonnante recherche de Fabien Bellat sur une «ville neuve» en Union Soviétique : Togliatti (1).

Le nom lui-même intrigue. A une époque où les plus grandes métropoles du pays sont débaptisées pour devenir Léningrad, Gorki, Sverdlovsk… cette ville nouvelle adopta le nom du fondateur du patri communiste italien.

«Cette singularité toponymique était appropriée, puisque la firme italienne Fiat participa à la conception de l’usine automobile de Togliatti. Après l’érection du barrage sur la Volga sous Staline, la mise en place de cette mégastructure industrielle sous Brejnev fut une seconde aventure urbaine d’exception – celle qui propulsa définitivement Togliatti au rang de cité stratégique pour le Politburo, qui y envoya un urbaniste de premier plan, Boris Roubanenko, pour définir le visage de la nouvelle agglomération», résume Fabien Bellat. Bref, il en va d’une ville exemplaire dont l’étude se révélait nécessaire.

02(@DR)_S.jpgL’auteur revient donc sur le développement de ce projet urbain à l’origine lié au «chantier épique» d’un barrage sur la Volga. L’ouvrage technique s’inspire alors d’infrastructures réalisées avant guerre, notamment du Dnieproges édifié par des «ouvriers libres». A Togliatti, ce sera, en revanche «une légion de détenus asservis, à la fois prisonniers de guerre allemands et prisonniers politiques soviétiques» qui oeuvre pour le pays. Le Goulag supervise alors les travaux. Plus de 60.000 forçats travaillent en 1955, au plus haut de l’activité, sur le site. Une histoire effroyable.

La mort du Petit Père des Peuples n’a pas remis en cause ce prestigieux dessein. «Le monstre de style stalinien» s’est seulement retrouvé «déstalinisé» : «l’esthétique néo-académique» était alors abandonnée. Exit colonnades et fioritures classiques. «Bizarrerie soviétique, le reste du chantier fut terminé sans l’assistance d’architectes», précise Fabien Bellat.

Parallèlement à l’ouvrage titanesque émerge une cité «classicisante» selon un style «1812». Programmes et techniques n’en sont pas moins modernes. La construction de l’usine automobile Avtovaz finit de transformer la ville nouvelle en centre industriel, en «Brasilia-sur-Volga». Boris Roubanenko officie. L’auteur relate sa formation et son parcours.

03(@DR)_B.jpg «Roubanenko agit à la fois en urbaniste conscient que l’improvisation obérerait la qualité des plans, et en auteur désireux de produire un projet capable d’égaler ceux de Le Corbusier à Saint-Dié en France ou à Chandigarh en Inde, ainsi que ceux de Lucio Costa et Oscar Niemeyer au Brésil avec la nouvelle capitale, Brasilia. Cette double influence est visible à Togliatti dans les documents, dont le style graphique porte la trace des dessins synthétiques et épurés de Le Corbusier, tandis que la volonté de limiter les terrassements au strict nécessaire dénote un parti pris similaire à celui préconisé par Costa dans son plan directeur de Brasilia», affirme Fabien Bellat.

S’ensuit un projet orthonormé fait de grands ensembles modernes. La préfabrication connait alors de belles heures. Manquait à la ville un puissant «forum». Seuls quelques équipements seront réalisés bien loin des imposants gestes rêvés.

Togliatti n'en est pas moins un laboratoire des méthodes soviétiques qui mêle l’esprit novateur des constructivistes, triomphant du classicisme stalinien et productiviste de l’ère brejnévienne. «Un pan méconnu de l’histoire urbaine du XXe siècle».

04(@OKupniy).jpgEn écho, le hasard des publications offre, outre-Rhin, un guide d’architecture improbable, édité par DOM publishers (2), sur Slavoutytch, une «ville provinciale» de 25.000 habitants au nord de Kiev.

Date de fondation ? 1986. Distance de la centrale nucléaire de Tchernobyl ? 50 km. En somme, la «dernière ville idéale de l’Union Soviétique» selon Ievgeniia Gubkina, auteur du livre, l’ultime «atomograd» (ville de l’atome) du bloc de l’est.

«Slavoutytch a été la remplaçante de la ville de Pripiat tragiquement dévastée par la catastrophe nucléaire du 26 avril 1986», note l’auteur.

05(@PMeuser)_B.jpg «Il s’agit d’un bon exemple de planification urbaine de la période de la péréstroïka, très peu étudiée. Slavoutytch présente la plupart des caractéristiques des villes satellites érigées en marge d’installations nucléaires. A la fin des années 80 […] la situation de faiblesse politique apporta de nombreux changements dans la façon de concevoir l’architecture en apportant notamment un vent de liberté créatrice. L’influence croissante de l’occident s’est particulièrement manifestée par un fort intérêt pour le postmodernisme. […] Slavoutytch s’inscrit entre Soviet et étranger, entre isolement et internationalisme», écrit-elle. De quoi découvrir l’envers d’un décor, celui de la banalité programmée.

Ces publications curieusement rapprochées sont à confronter, sans doute, au couronnement de Svetlana Aleksievitch, auteur biélorusse, Prix Nobel de Littérature 2015. La fin de l’homme rouge, qu’elle relate, n’en finit pas d’interroger et ses villes ne lasse pas d’intriguer. A parcourir, au moins entre les pages.

Jean-Philippe Hugron

(1) Une ville neuve en URSS, Togliatti ; auteur : Fabien Bellat ; Editeur : Editions Parenthèses ; 176 pages ; Prix : 28 euros.
(2) Slavutych, architectural Guide ; auteur : Ievgeniia Gubkina ; Editeur : DOM Publishers ; 200 pages ; Prix : 28 euros.

Réactions

Fabien Bellat | Versailles et Togliatti | 06-11-2015 à 11:41:00

Bonjour,
juste un passage rapide pour vous remercier de votre article - cela fait évidemment toujours plaisir de se voir bien lu ! Et j'en profite pour vous adresser aussi les remerciements de Genia, en Ukraine. Elle a d'abord paniqué quand une autre personne lui a transmis votre article : n'étant pas francophone elle s'inquiétait beaucoup de ce qu'on peut dire en France de son livre sur Slavoutych. Je l'ai évidemment rassurée, lui traduisant vos remarques.
Bien à vous, Fabien Bellat

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