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Portrait | Fernando Higueras, un brutaliste en l'île (07-10-2015)

A l’heure où l’architecture peut se limiter à quelques effets de façade – peut-être le seul espace de liberté d’une profession – les regards se tournent, nostalgiques, vers le radicalisme des années 60 et 70. Fernando Higueras compte parmi les figures majeures de la scène architecturale espagnole de cette époque. Ses projets aux Canaries sont désormais remis au goût du jour.

Espagne | Fernando Higueras

Une vieille carte postale. Meilleurs vœux de Lanzarote. L’image, un peu jaunie, aux couleurs autrefois criardes, montre l’un de ces hôtels improbables, gigantesques symboles du tourisme de masse. Ecorné, le souvenir laissait une impression effroyable, aujourd’hui fascinante.

Babylonesque même ! Le mastodonte de béton, avec ses terrasses face à la mer, évoque des jardins suspendus. Son concepteur ? Fernando Higueras, «l’un des maîtres de l’architecture madrilène».

02(@LGarcia)_S.jpgIl est l’auteur, entre autres, de  l’imposant ensemble Corona de Espinas (couronne d’épines) qui abrite le Centre de Restaurations Artistiques de Madrid, réalisation ayant remporté le Prix National d’Architecture en 1961.

Il est également à l’origine de nombreux logements aux lignes brutalistes dans la capitale espagnole. Aujourd’hui, cette œuvre connait un regain d’intérêt et les exégètes vont jusqu’à présenter la part la plus méconnue de Fernando Higueras, à savoir ses réalisations aux Canaries.

03(@LGarcia).jpgLe Centrocentro à Madrid s’en fait l’écho à travers une exposition principalement centrée sur las Salinas, cette vaste résidence hôtelière de l’île de Lanzarote admirée d’une génération d’architectes puis oubliée.

Les plus enthousiastes vis-à-vis de ce projet louent l’usage délicat du béton presque toujours blanc mais aussi l’intelligence du parti architectural. Sous la masse des chambres, d’aucuns peuvent découvrir un jardin tropical. L’ensemble paysager est ponctué de fresques signées de l’architecte César Manrique. Ces compositions témoignent de l’étroite relation entre Fernando Higueras et celui qui a marqué Lanzarote de son œuvre originale en adéquation avec la nature volcanique de l’île.

04(@DR)_S.jpgDe cette collaboration est né un «laboratoire exotique» dont l’ambition était de redéfinir l’architecture, le paysage, l’image même des Canaries. «Il s’agissait d’un programme qui entrevoyait la possibilité d’un éden prosaïque et réel ; une utopie pragmatique portant sur le futur des iles que personnes n’imaginaient il y a quarante ans et que Higueras a su initier à force d’idées et de métaphores inédites et surtout avec nombre d’interventions exemplaires comme La Mareta, Las Salinas, le Palacio Spínola ou encore Lago Martiánez», déclare le commissaire de l’exposition.

«Le talent en architecture représente 20%. Les autres 80%, c’est savoir se vendre, parler avec pétulance, de sorte que personne ne te comprenne et que tous pensent que tu es intéressant. Je dois avoir 21% de talent et moins de 3% de savoir-vendre», affirmait l’architecte.

Fernando Higueras n’était qu’humour et virulence ; Le Corbusier n’avait d’égal que Julio Iglesias. De fait, il n’a jamais connu le succès escompté et les plus fervents admirateurs de son œuvre regrettent la lente disparition de cette figure émérite. 

Parmi eux, sans doute, Jesús J. Prensa qui a signé, en février 2015 sur le site Negratinta, un court article sur ce «génial architecture oublié». «En visitant les différents projets construits à Madrid, j’ai eu la chance de rencontrer son frère, Jesús, de 82 ans et son fils, également prénommé Jesús. Tous deux évoquent le souvenir de Fernando Higueras avec tendresse et admiration».

05(@DR)_B.jpgL’auteur du texte est alors en visite à l’église de Pozuelo de Alarcón dont le curé est le neveu de l’architecte. «Travailler avec mon oncle a été particulièrement difficile», avance le religieux. Le lieu de culte conçu par Higueras atteste d’ailleurs d’une folie des grandeurs. «Il était une personne particulièrement ambitieuse avec son œuvre et il voulait que ses idées soient respectées jusqu’à la fin de la construction. Il était dur, mais sans aucun doute, il était bon», poursuit-il.

Intervient le frère de l’architecte pour qui Fernando était «excentrique», «un artiste en tout, un artiste total» ; «J’ai toujours pensé et j’ai noté que Rafael Moneo était plus intelligent, plus pratique, plus réaliste, qu’il a su faire beaucoup d’argent alors que mon frère ne voulait qu’une chose : que son œuvre soit réalisée comme il l’entendait et qu’aucun de ses commanditaires ne lui imposent quoi que ce soit», dit-il. Voilà peut-être la cause de l’oubli.

06(@LGarcia)_B.jpgFernando Higueras s’est enterré au sens propre comme au sens figuré. Il n’a pas érigé de gratte-ciel. Pas plus de gratte-terre, mais, selon son bon mot, un «gratte-enfer» : ses bureaux et ses appartements, à 7 mètres sous terre, invisibles, étaient pourtant baignés de lumière. Des livres, du sol au plafond. Des tableaux. Un hamac. «Un lieu de bringue», parait-il où l’architecte «aurait tourné 2000 films pornos…», note Patricia Gosálvez dans les colonnes du quotidien El País.

Bref, à quelques lieues sous terre, sous le porche d’une église, sur un transat aux Canaries, le mythe se forme et se déforme. Pour l’heure à Madrid, Las Salinas sont à l’honneur.

Jean-Philippe Hugron

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Jesús J. Prensa | Journaliste | Madrid | 27-03-2016 à 15:24:00

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