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Portrait | Sud et la nouvelle condition de l'architecte (30-09-2015)

David contre Goliath. Et vice versa. L’un tient généralement le bon rôle. L’autre non. Qui plus est, en lieu d’un géant, il s’agit d’une réussite et comme toujours, en France, le succès reste suspect. Alors, l’histoire d’une grande agence – près de 140 collaborateurs – et de son président  peut être rapidement passée sous silence. Ici, de l’esprit de mai 68 à la fondation d’un bureau «à l’anglo-saxonne», désirs et raisons d’une entreprise.

France | SUD Architectes

Tout est né de l’esprit de 1968. L’agence lyonnaise tient son origine de l’Atelier Sud fondé, à Marseille, à cette époque, par Alain Amedeo, lequel s’était lié progressivement à d’autres groupes de tout l’hexagone. «Des associations informelles», prévient Bertrand de Lagarde. La période était alors «au foisonnement d’idées».

«Pour ma part, j’ai commencé mes études en 70. Les Beaux-arts étaient considérés comme un mélange de psychologie, de politique et de sociologie. Comment mes parents pouvaient-ils comprendre mes choix ? Je suis alors parti en Belgique. Saint-Luc à Tournai puis La Cambre à Bruxelles donnaient lieu à un mélange foisonnant de créativité et de réflexion», se souvient-il.

Jamais alors un étudiant ne pouvait se résoudre à travailler en solitaire et de chez lui. Le mode d’action était collectif et ce, à l’ombre des «grands patrons» : Willerval ou encore Dubuisson. «Nous étions tournés vers les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suède, vers une perception volumique de l’architecture et non façadière», ajoute-t-il.

02(@AViale)_B.jpgPendant ce temps, sur les rives de la Méditerranée, d’esquisses en folles perspectives sont nées des propositions de logements sociaux. «Atelier Sud vivait l’époque du grand démarrage des villes nouvelles. La réflexion portait sur les modes d’habiter. Voilà qui faisait partie du carnet de commande», précise l’architecte.

Au détour des années 70, l’agence marseillaise est remarquée. Les émules lyonnaise et lilloise, fondées plus tardivement, profiteront de cette lancée et Bertrand de Lagarde d’y associer son nom.  

Toutefois, avec le temps, les accents soixante-huitards se sont assagis sans perdre de leur ambition. La décennie 80 signent de nouveaux horizons. L’agence de la capitale des Gaules s’émancipe de ses sœurs et devient, sous l’impulsion de Bertrand de Lagarde, Sud Architectes, dont il devient le président.

«Je n’avais pas envie de m’installer en mon nom. L’idéal tenait à la fois dans la notion de groupe et dans la compétence partagée. Nous voulions alors maîtriser aussi bien l’économie que l’ingénierie», se souvient-il.

In fine, il fallait croitre et grossir pour retrouver ce stade vraisemblablement idéal de 1889 : «à l’époque d’Eiffel, on pouvait être ingénieur et architecte… on était avant tout bâtisseur», poursuit-il. De n’être plus que le «concepteur» semble porter atteinte à la mission originale d’une profession.

03(@SUD).jpgSi le regard se porte dans le rétroviseur, il franchit également les frontières. «Prenez la tour 30 St Mary Axe de Norman Foster, à Londres. Arup en a dessiné les losanges. Alors, au final, qui est à l’origine de la forme ?», s’interroge-t-il constatant que l’heure est, aujourd’hui, «au regroupement». D’où «ces grosses agences qui rachètent BET, économistes… ».

Aussi, en 1986, SUD embauche ses propres économistes. L’agence accueille vingt-cinq collaborateurs. Six ans plus tard, presque quatre fois plus. «J’avais à l’époque deux obsessions : arriver à être dans les dix premières agences françaises, non pas par orgueil, mais pour une question d’accès à la commande. Enfin, avoir une taille suffisamment importante pour toucher à la conception/construction», affirme-t-il.

«Fut un temps où le monde favorisait la créativité de l’artiste. Aujourd’hui, le marché mondial donne la prime au gros», lance-t-il. Le modèle est alors outre-manche. «Je souhaite une agence au fuselage anglo-saxon», résume-t-il. In fine, rien ne semble perdu des idéaux post-68 et de l’enseignement belge. Le collectif s’est fait groupe.

05(@SUD)_S.jpgA l’image de l’Angleterre, SUD a déployé ses tentacules. Il y avait, outre un appétit croissant pour l’étranger, une nécessité de s’y développer. Si, en 1993, l’agence approchait la centaine de collaborateurs, trois ans plus tard, la crise l’obligeait à des coupes drastiques.

«Il fallait partir à la conquête du monde avant que le monde ne nous conquiert», sourit-il. En mire de l’expansion : la Pologne, le Liban et la Tunisie. Au-delà, l’Europe de l’est, le Moyen Orient et l’Afrique. Cette géographie traduit le dessein de «s’internationaliser pour concurrencer directement les agences anglo-saxonnes». Pour ce faire, la seule architecture – aussi large soit-elle – ne suffit pas. «Il faut une direction du marketing et de la communication forte». Sud à l’offensive.

«Les grands bureaux de Londres, ceux qui ont plus de 300 collaborateurs, sont organisés non pas comme des agences traditionnelles mais comme de véritables entreprises qui cherchent la commande à force de contacts et de communication», soutient-il.

04(@SUD)_B.jpgBertrand de Lagarde observe avec acuité ses grandes et écrasantes rivales. «Elles ont un profil de groupe. Elles vendent leurs savoir-faire et leurs références. Elles n’ont pas la fragilité des agences françaises qui souffrent de changements permanents», constate-t-il.

Plus encore, l’architecte regrette que les premiers croquis – ceux là même qui requiert expérience et travail – ne soient pas rémunérés. «Voilà qui n’est pas sérieux. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, un client paye pour la première esquisse», souligne-t-il.

Sud fonde également sa stratégie pour affronter la baisse croissante du nombre de concours en France, laquelle oblige à de nouvelles pratiques. En attendant, l’agence tente de coller à un modèle tout en l’adaptant au marché français. Aujourd’hui, ce sont plusieurs bureaux à travers l’Hexagone, des antennes à l’étranger et quinze associés*, bientôt plus encore et tous plus jeunes les uns que les autres. Le but est de créer «une entreprise pérenne».     

06(@SUD)_B.jpgCeci étant dit, reste une problématique fondamentale, la spécialisation. «Si un architecte ne peut plus être généraliste, une grosse agence doit faire montre de  plusieurs spécialités», assure Bertrand de Lagarde. De fait SUD se subdivise en thématiques précises.

En face, les bureaux «mono-produit» se montrent encore redoutables. Toutefois, l’architecte voit combien ces groupes cherchent à changer et à enrichir leur book d’autres références. Qui un stade, qui un hôpital.

Sud, à travers son travail et sa production, témoigne certes d’une ambition mais aussi d’une réponse possible face à la métamorphose d’une condition professionnelle. «Nous sommes une agence jeune», revendique Bertrand de Lagarde. Plus de 50% des collaborateurs ont moins de 35 ans. Après tout, l’esprit de 68 a-t-il, peut-être, légué à travers ces ateliers la réponse idéale à l’économie de marché ? De quoi pérenniser les espoirs et les ambitions du passé.

Jean-Philippe Hugron

*Président : Bertrand de Lagarde // Associés : Guy Barral, Patrick Bowdler, Fabrice Bolenor, Sandrine Martin, Jocelyn Fillard, Laurent Guella, Elody Hurter, Karim Kilzi, Pierrick Lelard, Patrick Leroy, Yves Mélia, Yannick Pascal, Jean-Marc Pivot, Marek Sliwa

Réactions

FandeMessire | 01-10-2015 à 15:26:00

Merci Messire ! On a lu l'article et on a pensé la même chose que toi ! A quand la fin du publi-reportage ??? Raz le bol de voir et d'entendre toujours les même dans les magazines. Comment fait-on quand on a pas les moyens ni l'envie d'ailleurs de se payer une page de pub ? Si le talent seul suffisait à faire parler des réalisations de tous nos confrères architectes qui se battent vraiment pour ce beau [mais ingrat] métier ! Le courrier de l'architecte semblait jusque-là plutôt épargné.... S'il vous plaît, ne devenez pas des D'A et autres Archistorm....

messire | 30-09-2015 à 22:16:00

Incroyable complaisance....Sud, agence réseautant à mort en Rhône alpes regrette que les esquisses ne soient pas rémunérées alors que c'est justement ces grosses agences à l'architecture molle que l'on doit ses esquisses gratuites, permis et aps effectués sans contrats ou honoraires. La profession est tirée par le bas par ces pratiques commerciales dignes de la grande distribution. L'excuse classique on la connait: si je fais payer mes esquisse le gros client ira voir ailleurs...et bien non: si ton travail est si bon, il vaut la peine que tu te battes pour le faire rémunérer...je croyais le courrier de l'architecte plus lucide....

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