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Portrait | A Tours, La Girafe a brisé la loi du silence (30-10-2010)

Comment susciter désir et envie d'architecture auprès du grand public ? La question taraude les architectes qui se plaignent souvent du manque de culture architecturale de ceux-là mêmes à qui leurs créations sont destinées. Une association tourangelle de jeunes architectes s'est employée à trouver une réponse et y est parvenu. Et de quelle façon ! Portrait.

France

Christophe Colinet, journaliste à la Nouvelle République du centre Ouest (NR), le quotidien local de Tours (37), a d'abord, parlant des architectes, découvert "une profession du secret et du silence". Et pour cause, une bonne idée de journaliste n'étant pas forcément une idée à mettre en oeuvre. En l'occurrence, celle de Jacques Benzakoun, également journaliste à la NR, d'ouvrir une rubrique non conventionnelle consacrée à l'architecture dans le cadre d'une nouvelle page - Grand Tours - du quotidien, à savoir solliciter des architectes pour imaginer des plans afin d'améliorer tous les endroits un peu moches de la ville (pour simplifier) dans une rubrique intitulée 'Qu'en feriez-vous ?' s'est vite heurtée au manque de temps chronique des architectes locaux, rien de nouveau et sans doute aussi à leur volonté de ne pas risquer de se mettre à dos élus et maîtres d'ouvrages.

Au même moment, un groupe de copains architectes tourangeaux, ayant pris l'habitude d'échafauder dans les bars du coin des châteaux en Touraine, se désole de ne pouvoir faire oeuvre de pédagogie vis-à-vis du grand public et des élus et cherche des pistes pour y parvenir. Les uns et les autres ont fini par se rencontrer. Bientôt, La Girafe, une association loi de 1901, était portée sur les fonts baptismaux et sa production - pendant un an ou presque - allait non seulement s'inscrire dans la page Grand Tours de la NR, mais en devenir la principale 'feature'. "Nous avons eu de la chance avec la NR", assure Mathieu Julien, architecte et président de La Girafe. "On doit une partie du succès de cette nouvelle page aux girafons", assure Christophe Colinet.

L'article 2 des statuts de l'association stipule que "La Girafe est une association de jeunes architectes décidés à susciter et renouveler l'envie d'architecture. Dans ce but, la Girafe a pour objectif de discuter de l'évolution de la ville avec les acteurs publics et privés qui sont ses décideurs, concepteurs, constructeurs ou utilisateurs, proposer des manifestations qui permettront de communiquer et partager cette passion : expositions, installations, conférences, voyages, soirées conviviales, etc. et de fédérer les architectes autour d'actions à réaliser en commun". Tout un programme, ambitieux, parfaitement résumé dans son nom : une girafe est en effet un long pichet de bière qui permet à chacun autour de la table de remplir sa chope comme il l'entend. "Une girafe, ça se partage", sourit Julien Mathieu, rencontré une belle journée d'octobre à Paris... dans un troquet. Bref, si les compères ne se prennent pas au sérieux, c'est avec un étonnant sérieux et une détermination sans faille qu'ils se sont engagés dans une aventure au long cours dont nul ne pouvait prévoir, à ce point, le succès.

02(@DR)_S.jpgReprenons. Les journalistes de la NR veulent une nouvelle page qui sorte de l'ordinaire de la Presse Quotidienne Régionale (PQR), qui a mal vieilli disons-le. "Nous souhaitions une approche de l'information plus contemporaine, plus jeune, plus fun, liée au milieu urbain", explique Christophe Colinet. En clair, sortir du cadre des articles convenus d'architecture de PQR : le nouveau gymnase, le nouveau centre commercial, l'inauguration de la maison de retraite rénovée, etc. Les journalistes ont également le souci "d'avoir des pages jolies", Christophe Colinet lui-même faisant partie des gens "qu'émeuvent un beau projet architectural". Le premier article, signé Jacques Benzakoun, paraît le 16 novembre 2005 et décrit le projet - iconoclaste, déjà - de Maud Le Floch, spécialiste de l’aménagement du territoire, directrice associée de la Compagnie Off et du Pôle des arts urbains et James Bouquart, jeune paysagiste tourangeau, de corriger la place de la Résistance de Tours en la recouvrant de sable de falun. "Elle serait recouverte d’un grand voile transparent qui lui donnerait une allure de salon d’hiver et serait alimentée par les batteries des voitures, toujours bienvenues sur la place", proposent-ils.

Au rythme d'un article par semaine, papiers bientôt signés par les architectes eux-mêmes, la chronique architecturale de la ville de Tours, réinventée comme elle ne le fut jamais, prend forme. Surtout, deux exigences complémentaires ont permis de lui donner un véritable essor. D'une part, les journalistes, s'ils proposent une réécriture, le cas échéant, pour traduire le jargon professionnel et en permettre l'accès au grand public, s'interdisent toute censure, quel que soit le thème abordé et, pour faire bonne mesure, publient les images en quadrichromie. Pour leur part, les girafons se refusent à l'auto-censure. "L'association ne doit pas effacer l'individu, qui doit garder sa place", explique Mathieu Julien. Elle n'exercera donc aucun contrôle sur la production des confrères, que le projet présenté en son nom plaise ou non aux membres de l'asso ou aux édiles locaux ou aux lecteurs eux-mêmes.

03(@LaGirafe).jpgEn s'emparant des lieux de la ville, les 25 architectes membres de La Girafe font ainsi non seulement oeuvre d'éducation populaire, au sens noble du terme, mais posent forcément la question "Pouvait-on faire d'autres choix architecturaux ?". C'est dans ce nouvel espace de liberté que, pour citer Christophe Colinet, "en toute modestie, se passe un truc énorme qui fait sortir les gens de la résignation architecturale". Comment pourrait-il en être autrement avec des titres comme 'Son marché dans un nuage bioclimatique', 'Un parking très 'New York Style'', ou 'Une tour façon Shanghai aux halles' ? Christophe Colinet se souvient même de la publication d'un article proposant de redessiner la façade de la NR et de projets "plébiscités au sein de la rédaction". Ce que le journaliste appelle "le pouvoir des fleurs" : "On donne une idée et on permet à la collectivité de s'en emparer".

"Nous sommes totalement apolitiques et ne voulons surtout pas être récupérés", insiste Mathieu Julien. Dans sa voix perce l'inquiétude que leur action, dans une sphère - l'architecture, l'urbanisme - sujette justement aux enjeux politiciens ne devienne un enjeu tant pour le maire PS de la ville que son opposition à laquelle appartient le ministre de la Culture. Peu à craindre pourtant à ce sujet semble-t-il : d'une part, parce que la force de l'association réside en partie sur le nombre - La Girafe a accueilli début octobre trois nouveaux girafons - mais aussi parce que tous les courants politiques y sont représentés. Professionnalisme et humour sont, en ce sens, des vertus qui ont valeur d'armure et garantissent l'indépendance de la bande de copains aux idées généreuses. De fait, La Girafe fut invitée aussi bien à participer au festival 'Rayons Frais' de la ville l'été dernier que contactée par le Conseil Général pour présenter bientôt (en novembre) la ville de Tours à Londres afin de promouvoir "une vision moderne de la cité" que mandatée par la Fédération française du Bâtiment pour réaliser un petit programme contemporain dans le cadre du centenaire de la fédération. Bref, autour d'une girafe, il y a à boire et à manger pour tout le monde.

Mais c'est surtout dans le succès auprès des lecteurs que se mesure la réussite de l'action de La Girafe et c'est ici la NR qui en témoigne. Non seulement les articles sont passés de 4 à 6 colonnes - et Christophe Colinet de regretter de n'avoir pas plus tôt pris la décision de "faire péter les dessins" - mais le quotidien, fait notable, a lui-même financé l'impression des affiches montrées au public dans le cadre du festival 'Rayons Frais'. Et les Tourangeaux de 7 à 77 ans de s'appliquer à leur tour à répondre à la question 'Qu'en feriez-vous ?'.

04(@LaGirafe).jpgCela dit, il ne faut pas perdre de vue que la production d'un article par semaine, pendant huit mois ou presque, par des architectes par ailleurs alternant les charrettes, représente un effort colossal. "C'est épuisant pour de jeunes architectes", a noté Christophe Colinet qui leur tire son chapeau "d'avoir tenu le rythme". Un an plus tard - l'anniversaire du premier article sera célébré en novembre - il faut désormais aux uns et aux autres trouver le moyen de renouveler le concept, sachant que tout ce travail réalisé l'a été hors économie marchande. "C'est un truc de dingue", sourit Mathieu Julien. "Il sera très très difficile de trouver une autre idée aussi bonne", dit-il.

Encore que. Chaque année, La Girafe invite tous les architectes de Tours, sans exception, à un grand raout convivial. Dans cette auberge espagnole, quand les girafons auront tordu le cou à quelques-unes des girafes fondatrices, les idées afflueront, aujourd'hui comme hier. Dans le lot, il y en aura sûrement une de bonne tant la nécessité de "susciter et renouveler l'envie d'architecture", inscrite dans les statuts de l'association, reste d'actualité.

Christophe Leray

Les membres de La Girafe
Mathieu Julien ; Isabelle Pichot ; Jean-François de Montauzon ; Benoît Faure ; Gilles Bertrand ; Jean-Baptiste Champion ; Pierre-Alexandre Cochez ; Antoine Ditte ; Magali Franco ; Wissam Hodeib ; Eric Leconte ; Stéphane Rumeau ; Franck Semard ; Victor Viot ; Stéphane Martin ; Gordana Chaperot ; Jean-Charles Liddell ; Céline Agathon ; Guillaume Bourgeuil ; Chemss-Eddine Bouzidi ; Golven Le Pottier ; Dominique Maes ; Caroline Marchand ; Ludovic Richard ; Dominique Villeret ; Stéphanie Letaconoux ; Ali Rescheed ; Karim El Murtada ; Jean-françois Ronda ; Marie Nicolle ; Raphaël de Sèze ; Olivier Guillemot ; Carole Darchi-Boggio

Pour contacter La Girafe : lagirafearchitecte@hotmail.fr

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 19 octobre 2006.

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