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Portrait | La passion de l'architecture, sans la mortification (30-10-2010)

Mathieu Feigelson est parvenu à établir un équilibre entre son travail dans de grandes agences avec de gros chantiers et ses propres projets, aussi petits soient-ils. Ce n'est pas manque d'ambition ; d'ailleurs, ces derniers sont de plus en plus grands. Plutôt une recherche constante entre art de vivre et art de construire. Portrait d'un architecte que ne stressent que "les cons" ?

France | Mathieu Feigelson

Mathieu Feigelson a le sens de l'humour. Heureusement ! Résumé des faits : l'architecte propose un projet de maison contemporaine pour des clients privés au Raincy (93) après avoir reçu l'avis (très) favorable de l'ABF puisque le projet est situé en secteur sauvegardé dans le périmètre de l'église construite par Perret. Un mois après le dépôt du permis de construire, Mathieu Feigelson découvre un mot du maire sur un 'Post it' destiné aux services d'urbanisme : "Projet trop moderne, demander au demandeur (les clients) de venir me voir". Rendez-vous est pris avec le maire Eric Raoult, ancien ministre de la ville, lequel explique en substance : "Votre projet est beau mais trop moderne pour la plus belle rue du Raincy. Apportez des modifications, enlevez le bois en façade, ajoutez de la pierre en façade et plantez d'autres arbres pour 'cacher' la maison. Puis, nous allons organiser une réunion publique avec les riverains pour que vous soyez fixés sur leur avis sinon vous risquez des recours".

La suite, Mathieu la raconte : "Je constate que l'église de Perret a un toit arrondi comme mon projet. Mais bon, j'ai refait des perspectives, ce qui coûte du temps et de l'argent, pour le volet paysager conformément aux modifications demandées. Puis, la réunion publique est annulée à la dernière minute à cause de la campagne présidentielle, je présume, alors que j'ai refait un reportage photo, une présentation de nouvelle perses, une planche matériaux, etc. Le délai d'instruction est dépassé et, de fait, mes clients ont le PC mais le maire ne veut pas signer tant qu'il n'y a pas de réunion publique. En juin 2007, la situation est bloquée et le maître d'ouvrage encore plus découragé que l'architecte qui connaît les obstacles de l'administration française...".

Morale de l'histoire : En 2007, le maire d'une grande ville, ancien ministre de la ville qui plus est, interdit le bois et censure l'architecture "moderne", désavouant au passage l'ABF ! "En 2008, je change de métier ou je déménage en Hollande ou en Chine ou même en Alaska où mes compétences pour construire des igloo HQE seront sans doute appréciées...", ricane Mathieu Feigelson. Ironie de l'histoire, c'est au Raincy qu'il avait effectué, avec du bois, la rénovation de l'église réformée, l'un de ses premiers chantiers. "Les reprises que j'ai faites sur ce dossier de maison, je vais en faire cadeau à ma cliente mais je vais facturer quatre jours de travail à la Mairie du Raincy", dit-il. Bonne chance ! Conclusion : "Pour une fois, je voulais travailler plus pour gagner plus... c'est foutu ! C'est dur dur d'être architecte en France !".

Mathieu Feigelson est d'autant plus atterré que l'aspect écologique et environnemental de l'architecture lui tient particulièrement à coeur : "C'est par ce biais que j'ai abordé ce métier", dit-il. Aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours voulu être architecte mais, les maths n'étant pas sa tasse de thé, il a cru un temps que le métier lui était interdit. Un an de gestion "et peut-être la mauvaise archi de la fac Tolbiac", l'ont ramené fissa à son propre désir. Quant à savoir pourquoi ce dernier d'une famille de sept enfants avec un père russe et une mère suédoise tenait tant à être architecte, lui-même n'en sait trop rien. Son goût pour l'écologie s'explique plus facilement. "Nous passions toutes nos vacances d'été dans une île perdue dans la Baltique, au large des côtes suédoises : pas de voiture, une nature sauvage, la forêt, une 'cabane' en bois rouge, des chevreuils devant la fenêtre au petit déjeuner...".

02(@MathieuFeigelson).jpgCe qu'il appelle le 'confort de vie' des pays nordiques lui offre un recul teinté d'ironie quant à son quotidien d'architecte lambda en France. "Pourquoi, en terme d'aménagement, la France a-t-elle autant de retard ? Quand un ancien ministre de la ville, maire d'une grande ville de banlieue, interdit le bois dans sa commune, je me dis que quelque chose ne va pas. On fait un rapport parlementaire (Rapport Dauge. NdR) puis... on passe au prochain rapport : on n'a pas de suite dans les idées dans ce pays. Pays qui n'a d'ailleurs rien fait pendant 20 ans et qui 'invente' un concept HQE, en fait le 'moteur' de sa politique alors que c'est presque naturel depuis longtemps dans les autres pays européens. Du coup, on m'impose des brise-soleil au nord à Marseille". Il se marre mais n'en pense pas moins.

A 39 ans, il fait partie de cette nouvelle génération dont "l'agence tient dans une clé USB", sensibilisée sinon rompue aux défis environnementaux mais qui se refuse encore à faire allégeance au règne de l'image et ne souhaite pas que le projet "soit fait avant même d'avoir un plan qui fonctionne". Il travaille aujourd'hui dans une grande agence parisienne, après d'autres, mais sans avoir l'impression de sortir d'un 'moule'. "J'ai travaillé dans beaucoup d'agences pour ne pas devenir spécialiste dans un domaine et j'ai pu ainsi toucher à beaucoup de bâtiments, ce qui me permet par ailleurs de garder un côté artisanal pour mes propres projets que j'ai ainsi le temps de mûrir et réfléchir. J'étais conscient, dès la fin de mes études, que je n'accèderais peut-être pas à de gros projets en mon nom propre ; travailler avec d'autres agences s'est révélé formateur", précise-t-il. La créativité requise en travaillant sur des concours lui offre de grandes satisfactions mais sa "vraie formation" il l'a acquise sur les chantiers, "un aspect de la vie des projets à laquelle les jeunes architectes ont du mal à accéder". Cette stabilité, dans le sens où il ne ressent pas de frustration à oeuvrer en agence, lui autorise la liberté de dire oui ou non pour ses propres projets.

03(@MathieuFeigelson).jpgLà encore, ce "perpétuel inquiet" se montre raisonnable. Trop peut-être. Son épouse, architecte également, l'encourage. "Elle a plus d'ambition pour moi", dit-il en souriant. Lui a pour devise "qui va piano va sano" et ne fait aucun complexe à concevoir un "local poubelle", constatant seulement que les projets qu'on lui propose sont de plus en plus importants. "Je suis plus à l'aise aujourd'hui avec une clientèle privée ; de toute façon, il y a 150 candidats pour une crèche", dit-il. Et quand il en décroche une, il hallucine de devoir imposer au maître d'ouvrage un local poussette. "J'ai failli laisser tomber car le plan imposé était irréalisable et non-conforme à la sécurité incendie ; il m'a fallu un mois pour convaincre mes interlocuteurs. Ce qui manque en France, c'est une maîtrise d'ouvrage compétente !!!". Il s'esclaffe, parle de son côté râleur, de son côté scandinave "intègre, de bon sens".

N'empêche, la déconvenue de Raincy lui semble exemplaire du quotidien de l'archi en France. "On fait du néo-provençal, on met des colonnes doriques sur les pavillons et du néo-haussmanien à 300km de Paris. Alors qu'il y a des bagnoles partout, si tu veux mettre une façade métallique dans n'importe quelle rue de province ou de banlieue, tu passes pour un fou", grince-t-il. Nombreux sont sans doute les architectes qui se reconnaissent. Lui évacue son spleen en sillonnant Paris à vélo, s'imaginant un avenir de chauffeur de taxi : "Je connais bien Paris et je peux parler de tout et de rien".

S'il exprime ainsi son "ras-le-bol" - "Le code des marchés publics est un leurre, ce n'est pas la meilleure architecture qui gagne et c'est parfois un peu décourageant" -, il n'est pas amer pour deux gommes. "Tu reprends du poil de la bête dès qu'il y a un nouveau projet intéressant qui repart", dit-il, satisfait au fond, entre gros projets d'agence et artisanat, de n'être prisonnier d'aucun des deux mondes. "Pour le local poubelle, j'ai travaillé avec un maître d'ouvrage passionné d'architecture : nous avons vraiment réfléchi à la courbe du paravent, aux matériaux de la cour, etc. Des petites interventions comme ça sont comme un passe-temps. N'importe quel architecte peut y répondre, mais il n'y a pas de demande".

04(@DR).jpgCe qui, somme toute, lui laisse le temps pour trois autres passions, les voyages, la photographie et le surf, lesquelles lui offrent, là encore, un point de vue singulier sur la (non) pratique de l'architecture en France. "Les maisons à 100.000 euros ? Cela coûterait moins cher d'appeler IKEA, en plus elles sont pas mal ces maisons [d'ores et déjà en vente en Angleterre. NdR]. Voilà bien un truc franco-français. Dans les pays de l'Est, des maisons préfabriquées sont livrées par bateau et montées en trois semaines : tu réponds à la question Borloo. Sur mon île, des voisins ont construit leur maison avec leurs arbres. Nous, on va chez Point P acheter nos parpaings ; par contre, on discute beaucoup pour l'achat de la voiture". "L'embarras des critiques vis-à-vis de l'urbanisme chinois vient du fait, à mon avis, qu'il est mis en parallèle à notre expérience française de ces 30 dernières années. Il est plus facile de faire la critique chinoise que notre autocritique, qu'il s'agisse d'ailleurs de nos projets anciens, qu'il est politiquement correct de démolir ou ceux récents, sur lesquels il y a consensus pour en vanter les qualités...", dit-il. Et encore : "Périphériques fait jaser en Bretagne avec des intentions et des projets courants en Hollande". Autant de sujets de stupéfaction dont il a déjà rendu compte dans CyberArchi*.

Si beaucoup de ses copains archis ont abandonné la carrière par découragement, lui estime qu'il y a "un peu d'espoir" car, au final, "ce n'est pas si compliqué d'appeler un architecte". Encore qu'il relativise lui-même cette proposition en mentionnant abondamment '17-15', "une équipe de copains" avec lesquels il réfléchit à ses projets, un groupe de travail composé de "Angelina Alonso architecte, Benoît Taupin, un des premiers 3d iste en France qui attend pour passer son diplôme d'être moins sollicité pour la qualité de ses images et Nicolas Picardat, graphiste". Bref, Mathieu Feigelson se méfie de la pensée unique, fut-elle architecturale et s'ingénie à multiplier les sources. A raison sans doute car entre "les clients qui divorcent", les concours gagnés de haute lutte (un centre de lavage à la gare de Lyon, notamment) qui ne se font pas car le maître d'ouvrage change d'avis et les maisons "trop modernes" pour des édiles nostalgiques du 19ème siècle (ou est-ce du Second Empire ?), il regarde sa carrière comme une longue ascension sur une pente à 8%.

05(@MathieuFeigelson)_S.jpgDe fait, alors même qu'il gravit l'Alpes d'Huez à sa main sans trop au final s'inquiéter ni des virages ni de l'abîme, une forme de reconnaissance surgit là où il ne l'attendait pas. Il y a 4 ou 5 ans, il gère le chantier d'un centre commercial Truffaut réalisé par André Georgel. Le concept utilisé, celui de la serre, l'inspire pour concevoir une étonnante maison. "Nos [avec 17-15. NdR] propositions s’appuient sur un système déjà en oeuvre appliqué à la production de fleurs. Or, ce qui est bon pour les plantes l’est aussi pour l’homme", explique Mathieu Feigelson, pince-sans-rire. "De plus, cette maison ne doit pas seulement être autosuffisante en termes d’énergie. Elle devra permettre à ses habitants de produire, un potager, des fleurs, etc.", dit-il. "Elle devra permettre à ses habitants de mieux vivre, en osmose avec la nature et de joindre l'utile à l'agréable". Les fondamentaux thermiques sont connus mais ils sont adaptés ici à l’habitat d’une famille type d’un pays développé d’une région tempérée. Va pour le concours CQFD de Borloo. Gamelle !

Jusqu'au jour où une ingénieure chinoise se réapproprie le projet (avec le consentement de l'équipe) et gagne, elle, un concours d'idées (ou presque puisqu'elle échoue en finale). Non seulement elle y croit mais envisage d'ores et déjà, avec 17-15, qui en sont tous babas, une étude de faisabilité précise, puis une industrialisation du procédé et du concept. Et voilà cet architecte, qui "aime faire de la planche mais pas de vagues", confondu : il est plus observateur qu'entrepreneur. Et si l'architecte sait avoir une bonne idée pour son client, conscient que "l'armée administrative" est en marche pour lui flinguer son projet, c'est seulement quand "un con te dit : 'ah non, il faut ajouter les colonnes doriques'" qu'il craque.

Surtout, à 39 ans, il sait qu'il a encore tout son avenir devant lui, qu'il a, étape par étape, construit son propre livre de références et que, surtout, "la fibre est là". "Je sais qu'à un moment, il faut voler seul mais c'est un choix de vie. Charrette 24/24h pendant dix ans ? Faire un travail régulier, de qualité, ça oui !", dit-il.

Le masochisme, très peu pour lui : il verra ses enfants grandir. En plus, en 2006, l'une de ses photos a été primée et publiée dans... Windsurf magazine. Bref, tout baigne. Mathieu Feigelson va sano, mais il va.

Christophe Leray

* Lire les tribunes de Mathieu Feigelson intitulées 'Les Chinois n'ont rien à nous envier' et 'Plan B, les architectes ne perdent pas le nord'.

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le  13 juin 2007.

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