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Livre | Pour dévorer Jean Nouvel (25-03-2015)

De l'appétit, il en faut ! Carnassier, Jean-Louis Violeau s'est appliqué à dresser en sociologue un portrait de Jean Nouvel publié en deux volumes aux éditions B2*. Les deux couvertures vertes et noires des ouvrages forment une fois positionnées côte à côte le visage de l'architecte, «du prince Jean», l'un «en pleine lumière», l'autre gagné par le «côté obscur»...

France | Jean Nouvel

Il aura fallu deux livres et un visage pourfendu. Vicomte ? Non ! Prince ! Janus Nouvel, comme pour témoigner aussi d'une volonté d'équilibre et de justice. Il n'y a, dans ces lignes, entre fascination et critique, qu'une démonstration implacable. «La tâche du sociologue consiste à éclairer le monde et ses rouages», écrit Jean-Louis Violeau.

La mécanique en mire, l'auteur retrace, à coup de projecteurs, autant le parcours que le «système» Nouvel. Ces livres n'ont absolument rien d'une biographie quoi qu'en dise la quatrième de couverture. Il en va plutôt d'un essai magistralement mené et particulièrement stimulant, dessinant les contours d'une histoire de l'architecture à la lumière de ses hérauts. Prince Jean, en son centre.

Il n'y a donc là rien d'un texte de complaisance et l'auteur se moque de toutes les hagiographies où l'architecte est tantôt «grand chaman en soutane noire» ou «Nosferatu un rien ventru». A force de citations équivoques et parfois drolatiques, Jean-Louis Violeau conduit avec humour son investigation.

02(@JPHH)_B.jpgTour à tour «kleptomane» - Jean-Louis Violeau reprend là le bon mot de Jean Nouvel pour qui tout architecte est un nécessaire cleptomane - «gauchiste sans l'être», «homme de(s) média(s) et du pouvoir», le «Prince» paraît sous tous les angles.

Malléable à souhait, il semble même rentrer dans diverses couches géologiques, parmi les plus improbables, celles du 'venturien' et du 'koolhaasien'.

«S'il y eut en France un architecte venturien, ambigu et populiste au meilleur sens du terme, ce fut peut-être bien Nouvel, amoureux des bords de route autant que des centres historiques. 'L'architecture comme contexte, sujet de son mémoire de maîtrise à Princeton ; la continuité historique dans laquelle s'inscrit l'action de l'architecte ; une vision complexe et même les joies possibles du 'grotesque'' : Ce portrait que Denise Scott-Brown dressait en 1984 de son compagnon de toujours, c'est aussi en creux celui de Nouvel», note Jean-Louis Violeau qui, de fait, voit en la Philharmonie un «bâti-panneau».

Et pourquoi pas, non plus, un canard boiteux ?

Rem Koolhaas est, quant à lui, «un faux jumeau» ou inversement. Cynisme et provocations, leur marque de fabrique, agitent de toutes parts les aiguilles des «sismographes» à ceci près que la politique finit, pour l'architecte batave, en statistiques et demeure, pour Jean Nouvel, un sujet «mystique».

Ces considérations sémantiques et ces tentatives d'étiquetages caractérisent le premier volet de l'essai. Le second tome quant à lui, affrontent avec plus de virulence encore le «côté obscur» du personnage, en somme l'homme de réseaux.

03(@JPHH).jpgRelations «médiatiques» et «haute(s) diplomatie(s)» sont mises à jour. «Il a embauché, ou associé, sans conflit d'intérêts aucun, des journalistes au sein de son agence, depuis Olivier Boissière, longtemps critique pour Architecture intérieure Créé [...] jusqu'à Olivier Schmitt, ancien pilier du journal Le Monde (1980 à 2011) et arrivé chez AJN début 2013 [...] sans oublier Jean-Paul Robert, ancien rédacteur en chef de l'Architecture d'Aujourd'hui au cours des années 90», rappelle Jean-Louis Violeau.

La proximité avec d'autres plumes et auteurs «brillants» mais «plus bronzés que flingueurs» entretient aussi l'image de l'architecte. Anciennes associées ou salariées lui ont assuré un autre écho auprès de décideurs et de promoteurs. Elles étaient toutes en première ligne d'un réseau devenu aujourd'hui «tentaculaire». «Le péché mignon de Nouvel n'est pas le monde du luxe, mais plutôt celui de la (haute) politique».

Ce sont les relations humaines que Jean-Louis Violeau reconstruit à mesure des pages, précisant à chaque fois le rôle de chacun dans l'édification du Prince Jean. Ministre parachuté, «critiques arrosés par la douche sonnante et trébuchante des annonceurs», «chercheurs-emmerdeurs» sont parmi les personnages importants du système.

Mais, au delà de cette sociologie, les idées portées par Jean Nouvel ont su faire mouche. Sans elles, l'édifice humain en deçà d'une réussite aurait été vain. A quelques lignes du point final, Jean-Louis Violeau note, comme pour résumer l'idéal de l'architecte : «'Désobéissez-moi !' Faites valoir votre point de vue, qui ne se négocie pas et bon sang, soyez créatif ! Cruel, trente ans plus tard, Nouvel était prémonitoire : 'le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard'».

Les idiots ont donc pris le relais, faisant leurs les idées du maître qui s'engouffrent désormais dans la masse informe et anonyme des conventions actuelles ; « Nouvel l'Ancien est-il aujourd'hui devenu au fil du temps une singularité en accord avec une conception de la rébellion devenue majoritaire ? Le démodé fait toujours partie du système, de la mode [...] Nouvel comprend toujours le système. Le Système, c'est lui !», conclut Jean-Louis Violeau.

Le Prince, passé entre les fourches du sociologue qui a su révéler les rouages d'une réussite, devrait maintenant s'en reposer sur le divan d'un psychanalyste.

Alors, qui êtes-vous donc Jean Nouvel ?

Jean-Philippe Hugron

04(@DR)_B.jpg

* Prince Jean I - En pleine lumière / Prince Jean II – Le côté obscur, de Jean-Louis Violeau ; Editeur : Editions B2 ; Format : 15cmx10cm ; 96 pages (vol. I) / 115 pages (vol. II) ; Intérieur : Quadri ; Couverture : Broché ; Prix : 10,00 euros (le volume).

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