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Mexique | Mathias Goeritz, «architecture émotionnelle» et passé obscur (18-03-2015)

A l’évocation du nom de Luis Barragán, l’esprit réveille le souvenir de cinq tours colorées hors d’échelle. Cette sculpture marquant l’entrée de Ciudad Satélite, en périphérie de Mexico, est pourtant cosignée de Mathias Goeritz, artiste allemand naturalisé mexicain. Le centenaire de sa naissance est l’occasion d’un hommage mais aussi d’un triste constat ; à la ferveur d’expositions contraste l’abandon d’une oeuvre majeure.

Patrimoine | Mexique

Pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Mathias Goeritz (Dantzig, 1915 - Mexico, 1990), le musée Reina Sofia, situé à Madrid, expose, depuis le 12 novembre 2014 et jusqu’au 13 avril 2015 l'oeuvre d’une figure souvent méconnue du grand public.

Depuis l’Allemagne, un patronyme aux sonorités familières écrit en gros et en large sur les façades de l’institution espagnole a même de quoi surprendre. «Franchement, qui est ce Mathias Goeritz ? Devrions-nous le connaitre ?», s’étonne Ingeborg Wiensowski, journaliste à Der Spiegel.

«Absolument pas», écrit-elle, «mais cela vaudrait bien la peine de faire sa connaissance». En cela, les six salles d’exposition du musée madrilène permettent de comprendre l’oeuvre de l’artiste qui a quitté l’Allemagne en 1941 et rejoint le Mexique, huit ans plus tard, après avoir vécu au Maroc et en Espagne.

En 1949 donc, c’est un poste d’enseignant d’histoire de l’art à l’école d’architecture de Guadalajara qui l’a conduit à franchir l’Atlantique. 

02(@HansNamuth)_S.jpgDans ce contexte, il a pu entretenir de fortes relations avec la scène architecturale mexicaine d’alors qui l’amènent à définir en 1953 les principes d’une «architecture émotionnelle».

Il développe cette proposition dans différents projets, notamment la Route de l’Amitié, l’Espace Sculptural de la Cité Universitaire et même le Labyrinthe de Jérusalem en Israël. 

Ces réalisations, citées par Sonia Avila dans l’édition du 5 janvier 2015 du quotidien mexicain El Exelsior, incarnent «cette volonté de transformer l’environnement physique et d’avoir recours à la monumentalité de l’objet».

«Goeritz produit un nouveau type d’art, complètement différent, qui relève davantage d’un art stratégique et fonctionnel. Il fait usage d’une échelle qu’il emprunte à la culture mexicaine, celle de la tradition millénaire des grandes places et des espaces ouverts de l’art pré-hispanique [...] Il rompt, de fait, avec la petite échelle sur laquelle il travaillait en Espagne», explique Francisco Reyes Palma, commissaire de l’exposition, à la journaliste.

«Quand il parle d’architecture émotionnelle, Mathias Goeritz veut toucher l'observateur avec intensité. Il recherche un art du choc ; on parle volontiers d’architecture car il évoque plus encore la construction d’espaces à partir d’une corrélation d’objets qui changent les rapports entre individus», poursuit-il.

03(@Goeritz)_S.jpgL’artiste collabore avec Mario Pani et Luis Barragán, les architectes parmi les plus avant-gardistes du Mexique. Il faut sans doute voir dans cette proximité le germe d’une pensée quittant les limites du seul objet pour aborder les questions spatiales. Par ses pairs muralistes, il est considéré comme un «charlatan».

Les propositions de Mathias Goeritz n’ont en effet rien à voir avec l’expression figurative et littérale des peintres d’alors pourtant autoproclamés «révolutionnaires». Le réalisme est d’Etat et la position de cet Allemand fraîchement débarqué «agite» la controverse mais «rénove» la vie artistique du pays. «Personne ne peut nier son rôle de transformateur», note, le 14 novembre 2014, Angeles García dans El País.

04(@Goeritz)_B.jpgPour incarner cet esprit nouveau, Mathias Goeritz a fondé le Musée Expérimental où il mêle peinture, sculpture, mobilier et architecture. Il y présente également les oeuvres d’artistes «disparates», selon le quotidien espagnol, tel que Henry Moore, Germán Cueto ou Carlos Mérida.

«Mathias Goeritz se réserve la réalisation d’un poème visuel monumental et sans précédent dans le monde artistique [...] sur la face postérieure d’un mur monochromatique : ‘fin connaisseur du pouvoir de la lumière et de son usage à des fins symboliques et expressionnistes - comme l’avait illustré le cinéma allemand de l’entre-deux-guerres, Goeritz a présenté, le jour de l’inauguration, le premier mural cinétique et éphémère du pays, configuré à partir de gigantesques ombres’, explique Francisco Reyes Palma». Le musée, dénommé 'El Eco', sera avorté dans son développement, après la mort, entre autres, de Daniel Mont, son principal mécène.

05(@JCortesRLores).jpgL’exposition présentée au musée Reina Sofia ne présente que les années mexicaines de Mathias Goeritz, de 1949 à sa mort. Le quotidien espagnol s’interroge toutefois sur la présence d’un Allemand en Espagne, juste après la Seconde guerre mondiale, «dans un pays soumis à la misère de l’après-guerre civile».

Une version plus ou moins officielle ferait état d’origine juive. «Le commissaire de l’exposition préfère ne pas entrer dans l’histoire», rapporte le journaliste. Voilà un peu trop vite répondu. L’Amérique latine est une terre accueillante pour ceux dont le passé est obscur, qu’un talent artistique rend d’autant plus opaque. Après tout, l’architecture de Lina Bo Bardi peut bien effacer une sombre dette.

El País se penche, malgré tout, sur l’histoire, et cite la thèse de Chus Tudelilla, une historienne dont le doctorat portait sur les «souvenirs d’Espagne» de Mathias Goeritz entre 1940 et 1953. L’important travail de recherche «relate la présence de l’artiste au Maroc espagnol entre 1942 et 1945 comme délégué de l’Institut allemand de la Culture au consulat allemand de Tétouan. 'Il arrive là en tant que fonctionnaire envoyé par le gouvernement national socialiste. Rien n’est clair sur ce qu’il faisait au sein du protectorat’, explique l’historienne».

De retour en Espagne, l’artiste a «reconstruit ses origines». Sa «nouvelle fausse identité», celle d’un artiste en fuite, comme l’assure Chus Tudelilla, lui a permis de s’imposer progressivement. Il est donc un «grand illusionniste», selon José María Lafuente, collectionneur et préteur de différentes oeuvres dans le cadre de l’exposition madrilène.

06(@JCortesRLores)_S.jpgLa magie toutefois n'opère plus. Adiba Ventura, dans le quotidien mexicain El Universal, rapporte dans l’édition du 10 mars 2015 l’état d’abandon dans lequel se trouvent les oeuvres monumentales de Mathias Goeritz. «La dernière fois que les habitants de l’unité d’habitation Aldolfo Lopez Mateos à Tlalnepantla ont vu la couleur originale du Mur Jaune, oeuvre de Mathias Goeritz, c’était il y a dix ans», écrit-elle.

La composition conçue en 1964 devait symboliser le vaste ensemble résidentiel. Elle est depuis ignorée et le nom de son concepteur oublié. Pire encore, la grande sculpture Energie du parc de Chapultepec est cachée par la végétation proliférant sur les volumes de béton.

Cet état alarmant témoigne d’un triste désintérêt et surtout d’un manque de moyen pour restaurer ces oeuvres. Les spécialistes locaux du célèbre sculpteur s’émeuvent de cette situation et espèrent que l’anniversaire célébré d’ores et déjà à Madrid puis au Mexique* permettra de sensibiliser la sphère politique en vue de réhabiliter ces monuments et de raconter peut-être la vraie histoire d’un homme qui n’a jamais fui l’Allemagne mais son propre passé.

Jean-Philippe Hugron

* L’exposition 'El retorno de la serpiente - Mathias Goeritz y la invención de la arquitectura emocional' ('Le retour du serpent - Mathias Goertiz et l’invention de l’architecture émotionnelle'), présentée depuis le 12 novembre 2014 et jusqu'au 13 avril 2015 au Musée Reina Sofia de Madrid poursuivra son itinérance au Palais de la Culture Banamex à Mexico de mai à septembre 2015, puis d’octobre 2015 à février 2016, au Musée Ampara à Puebla.

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