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Livre | Archaïque Xenakis (11-03-2015)

Ce n'est pas une biographie mais plutôt un portrait de Iannis Xenakis que dessine sa fille, Mâkhi, aux éditions Actes Sud. A mesure des pages, le lecteur découvre des témoignages livrés in extenso, qu'il s'agisse de lettres ou de notes soigneusement consignées dans les cahiers à spirales de ce «père bouleversant». A travers chaque ligne, l'histoire de l'artiste mais aussi le quotidien de l'homme donne à voir l'incroyable cheminement d'une pensée mêlant musique, mathématique et architecture.

Monde | Iannis Xenakis

«Mon père me racont[ait] souvent cette histoire : sa mère est assise devant un miroir et semble avoir oublié qu'il joue à ses côtés. Elle brosse ses longs cheveux, lentement, puis, brusquement, elle pousse un cri terrible qui n'en finit pas et qui résonne dans toute la maison silencieuse», rapporte Mâkhi Xenakis.

La mort d'une mère dans un effroyable sanglot et l'absence d'un père condamnent le jeune Iannis à un état dépressif où, aux fastes de la joie alternent de sombres heures mélancoliques. «Je n'ai pas consulté un médecin mais j'ai essayé d'établir des courbes, des statistiques pour tâcher de déterminer certaines fréquences, certaines règles», écrit-il. La raison des chiffres devrait, selon le garçon, bien pouvoir tout expliquer.

02(@Xenakis).jpgLa musique et la flûte, entre autres, sont une échappatoire. Le cri maternel résonne encore que la guerre éclate en un violent orage d'explosions. La cacophonie des pleurs et des protestations populaires marquent à jamais l'oreille du jeune homme plus encore que les éclats d'obus qui le défigurent pour toujours, le condamnant à ne voir que d'un seul oeil.

Paris profile un nouvel horizon pour l'ingénieur qu'il est devenu mais la capitale française ne devait être qu'un tremplin temporaire vers l'Amérique. Une jolie française néanmoins le retient et Georges Candilis, compatriote, lui indique une adresse, rue de Sèvres, où il pourra trouver un travail. Son futur patron ? Le Corbusier en personne.

Le maître moderne, qui le prend en sympathie, recommande au jeune musicien les personnes de Varèse et Messiaen afin qu'il puisse poursuive, en de bonnes mains, ses élans mélomanes. A l'Atelier, il lui laisse toujours davantage de place. Le dimanche, Iannis Xenakis est même l'invité de la maison, rue Molitor, où Madame Le Corbusier s'amuse des invités à force de coussins péteurs secrètement positionnés.

Durant ces années de collaboration à l'agence, l'ingénieur diffuse ses compositions, un soir notamment sur le toit-terrasse de la Cité Radieuse fraîchement inaugurée et le musicien conçoit quelques architectures «stochastiques». Il y a aussi des voyages en Inde qui forgent un imaginaire ; les cheminées de refroidissement de la centrale nucléaire d'Ahmedabad inspire le futur Palais de l'Assemblée de Chandigarh.

Le passage du dessin à la réalité n'a été possible qu'à force d'équations et de savants calculs. Toutefois, sous la plume de Mâkhi Xenakis, les origines d'une option architecturale sont toujours déconcertantes de simplicité : les fameux canons de lumière du Couvent de la Tourette, pour ne citer qu'eux, sont nées d'une bouteille d'huile, fortuitement déposée un jour sur la table de cuisine, coupée en deux.

03(@fondLC-CFX)_B.jpg«J'ai découvert au contact de Le Corbusier que les problèmes de l'architecture, tels qu'il les formulait, étaient les mêmes que ceux qui se posaient à moi en musique. C'est ainsi que je me suis intéressé petit à petit à l'architecture», écrit-il.

Au Couvent de la Tourette, justement, «la forme générale est de Le Corbusier, tandis que la structure interne a été conçue par moi-même, à partir de discussions avec les moines», note-t-il. A l'atelier de la rue de Sèvres, le maître des lieux pousse même Iannis Xenakis à aller plus avant et à radicaliser ses propositions ; les pans de verre ondulatoires sont ainsi nés.

Sous ce barbarisme sémantique se cache une mélodieuse invention. Les façades déclinent une variété, en hauteur et en largeur, de pans en verre. Cogner de la main une vitre et voici un premier son produit. Frapper légèrement un deuxième panneau et voilà une autre sonorité et ainsi de suite. L'architecture se fait instrument de musique.

Iannis Xenakis s'affirme ainsi de plus en plus à l'agence. Parallèlement, ses recherches tant mathématiques que musicales se poursuivent avec brio. En 1956, Le Corbusier reçoit fortuitement de Philips la commande «d'une démonstration les plus hardies des effets du son et de la lumière, où le progrès technique pourrait mener dans l'avenir».

Une collaboration d'égal à égal pouvait alors émerger. Iannis Xenakis y a vu «une occasion unique d'imaginer un édifice constitué dans sa structure et dans sa forme, seulement par des paraboloïdes hyperboliques et par des conoïdes qui soient autoportantes... A partir de ce moment, la logique cesse de fonctionner. L'arbitraire de l'intuition prend la parole», s'enthousiasme-t-il.

Une forme spectaculaire naît d'une complexe arithmétique dont seul l'ingénieur est capable de comprendre tenants et aboutissants à l'atelier. Le pavillon achevé à temps pour l'exposition universelle de Bruxelles de 1958 attire l'attention et Le Corbusier, seul, en tire les mérites. «Mon père se sent trahi par cet homme qu'il admire profondément», note Mâkhi Xenakis.

L'ingénieur tient tête, obtient gain de cause mais la rupture est consommée. Le temps, pour lui, de peaufiner les projets du stade à Bagdad et de la maison de la Culture à Firminy et une lettre lui signifie «son renvoi sans appel» de la rue de Sèvres.

La situation économique du foyer n'est pas la plus heureuse mais Iannis Xenakis décide, malgré tout, de se consacrer principalement à la musique. Un choix qui le conduit tantôt en Allemagne, tantôt aux Etats-Unis. L'architecture n'est jamais loin. Des projets de papier naissent ici et là : Gravesano en 1961 ou encore les villes cosmiques en 1964.

04(@CFX)_S.jpgL'immatériel attire plus encore. La lumière combinée au son assure le spectacle. Un coup dans les thermes de Cluny puis un autre au Diatope qu'il conçoit piazetta Beaubourg et il donne corps à une architecture éphémère. Le concours pour la Cité de la Musique en 1984 aurait pu signer un aboutissement mais le projet de Christian de Portzamparc lui a été préféré.

«Cherche mon oeil, s'il te plaît», lance le père à sa jeune fille. L'orbite de verre qu'il doit porter le fait souffrir, aussi, en privé, Iannis Xenakis le retire pour mieux l'égarer. Dans la paume de sa tendre main, l'enfant saisit ce regard froid et sans vie. Elle comprend mieux que quiconque cet être «bouleversant».

Mâkhi Xenakis livre ainsi l'intimité d'un génie. Ses vacances en Corse, son appartement «typique du IXe avec parquet en chêne» ; «au grand désespoir de ma mère, mon père a fait immédiatement enlever toutes les moulures, les cheminées en marbre et a cassé toutes les cloisons qui ne sont pas porteuses. Il a créé un mur courbe qu'il a peint en jaune, repeint les murs en blanc, rouge et noir. Il a ajouté un mur doré, qui correspond pour lui aux icônes orthodoxes quotidiennement côtoyées pendant son enfance», note-t-elle.

La Grèce est en filigrane et Mâkhi Xenakis trace les contours d'un homme qui n'a eut finalement de cesse de poursuivre un idéal antique. Jeune, il pensait même être né «vingt siècles trop tard».

A travers ses lignes, Iannis Xenakis se montre, en un mouvement, moderne et archaïque.

Jean-Philippe Hugron

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