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Chronique | Violence et amnésie à la Philharmonie : la Cité de la Musique débaptisée (14-01-2015)

Pour céder aux sirènes de la communication, pour flatter la nouvelle Philharmonie de Jean Nouvel et pour faciliter l’émergence d’une Cité de la Musique sur l’Ile Seguin, l’équipement conçu par Christian de Portzamparc, Porte de Pantin, a été débaptisée dans l’indifférence. Liliana Albertazzi, professeur d’esthétique, dénonce «l’envers de l’innovation : l’amnésie».

Culture | 75019

Musique, budgets et architecture - L’envers de l’innovation : l’amnésie

Avant même son inauguration, la Philharmonie de Jean Nouvel 'avale' la Cité de la Musique et s’octroie la première place. Le phénomène Kleenex ne s’applique pas qu’aux employés, aux contacts et aux principes : le diktat de la consommation s’impose par voie de gaspillage et d’oubli.

La somptueuse suite de l’hommage à Luigi Nono(1) était, ce soir-là, jouée à la Cité de la Musique. L’excitation du spectateur s’était manifestée bien avant d’arriver dans la salle. L’expérience des parcours amenant à l’auditorium - dès les abords du bâtiment, puis à travers le hall - est déjà empreinte de la mémoire déposée par les autres cheminements qui nous ont conduits à la musique dans cette magnifique Cité.

Le jeu des volumes, les perspectives maitrisées, les couleurs et la matière que l’architecte a conçu pour nous accompagner dans l’expectative font partie du concert.

Depuis 1995, cette Cité honore son nom par la diversité des activités liées à la musique qui s’y logent. 

02(@ntoper).jpgLa notoriété de ce nom est directement associée à la qualité du bâtiment, reconnu dans le monde entier et qui, depuis, a fait nombre d’adeptes. 

Christian de Portzamparc, son auteur, féru de musique, a conquis les esprits.

Ce jour-là, dans l'attente des 'violences à l’harmonie' composées par le musicien vénitien, l’imagination des amateurs de musique était arrêtée dès l’entrée par une affichette positionnée sur un panneau.

D’aucuns pouvaient y lire : «La Philharmonie de Paris sera inaugurée en 2015 et se donne pour ambition de préparer le renouveau musical. Ses activités se déploieront dans le nouveau bâtiment conçu par Jean Nouvel, dénommé Philharmonie 1 et dans celui qui abrite depuis vingt ans la Cité de la Musique, renommé Philharmonie 2». 

Renouveau ? Mise en avant du bâtiment de Jean Nouvel, oui ! Disparition du nom de Portzamparc ? Philharmonie 2 pour celle qui est première ? C’est à s'y perdre...

Laurent Bayle, Directeur des deux Institutions et de la Salle Pleyel, avance dans un entretien avec Le Figaro que ce changement a un but unificateur et de distinction par rapport aux autres Cités de la Musique. Il omet de préciser que ses homonymes lui ont rendu hommage et que la nouvelle salle de l’Ile Seguin promue par Bouygues et sous la programmation du site conçue par Jean Nouvel (tandem opérant aussi à la Philharmonie 1) réclame déjà cette appellation.

Entre temps, la salle historique de Pleyel, dont la dernière restructuration en vue d’une programmation symphonique est encore très fraîche (2006 faisant suite à 1994 et 1981), sera louée par l’Etat (La Cité de la Musique fut acquéreur en 2009) à un investisseur privé et, devinez quoi ? Pour se consacrer à «l’accueil et l’organisation de spectacles et de concerts de musique populaire de qualité».

Dans ce jeu de dominos tombants, le Zénith, l’Olympia et le Châtelet, dont la programmation est déjà dense dans cette rubrique, ont du souci à se faire. Qui plus est, le nouveau locataire devra payer un loyer à l’Etat - entre 1 et 1,5 million d’euros par an - et refaire de nouveaux travaux d’acoustique pour obtenir une salle de musique amplifiée.

A première vue, tout le monde se félicite d'un point de vue budgétaire. Il n'en demeure pas moins que le coûteux investissement employé aux mises à niveau symphoniques de la salle Pleyel, désormais inopérantes, demeure un grossier gaspillage des deniers publics.

03(@flightlog)_S.jpgInterrogés sur ce sujet, le ministère de la Culture et la Ville de Paris refusent de répondre aux questions. A la Cité de la Musique, Hughes de Saint Simon concède l’erreur de l’affichette, accrochée à la porte pendant au moins deux mois. Elle sera, in fine, retirée. Tant pis pour tous les spectateurs qui l’ont lu. Par chance, les journalistes ne se rendent pas souvent de ce côté de la Porte de Pantin.

En ce qui concerne le nom, il argue que l’agence de communication BETC a conclu à une meilleure lisibilité internationale du titre 'Philharmonie de Paris' et que celui-ci convient aussi au nouveau baptême réclamé par le partenariat (exceptionnel !) de l’Etat, Ville de Paris et Région (respectivement 45%, 45% et 10%).

Malgré la cordialité certaine de notre interlocuteur, la mise en avant de Philharmonie 1, le gâchis qu'inspire la Salle Pleyel et les erreurs de rédaction de l’affiche que personne n’a constaté en-dehors des habitués n’ont pas trouvé de justification.

Pour sa part, Christian de Portzamparc nous répond et relève l’aspect mortifère de cette opération de «débaptisation» : «Elle montre un refus de continuité dans la ville. Une amnésie est programmée au moyen de la fausse idée qu'il n’y aurait de nouveauté qu’en supprimant l’existant et tout ce qui a précédé. La Cité de la Musique n’est pas du tout une Philharmonie. C’est cette dernière qui vient s’y ajouter. Le nom Cité de la Musique est  le seul qui dit la vérité des lieux : un merveilleux assemblage d'institutions variées d’enseignement, de travail de recherche, d'hébergement, de rencontres et de concerts. On écarte ainsi la cohérence d’un ensemble fondé et soulève, par là même, l’incapacité de penser quelque chose dans le temps».

L’architecte qui a conçu une enveloppe à l’écoute musicale ne se trompe pas. Ce mot «innovation» que l’on ventile partout cache «ce sein que nous ne saurions voir» et dissimule à peine l’oubli d’une «invention», courageuse et réfléchie.

04(@DR)_S.jpgL'innovation, certes, renouvelle mais s’approprie par la même occasion ce qui a été inventé, le customise pour «révéler des traits d’individualisation» tels que le marketing les encourage pour faire croire à chacun que les idées d’un autre lui appartiennent (c’est là le «vivre ensemble»), pour proposer à chacun le statut de faux démiurge (c’est là le pouvoir de consommation).

Sans doute, les Grandes Ecoles doivent enseigner que le changement de nom reste le premier acte à accomplir par nos politiciens, nos directeurs et nos «supérieurs» afin d’asseoir un nouveau départ, d’escamoter l’oeuvre de leurs prédécesseurs et, enfin, d’entretenir la communication. Innover sans rien changer, ni rien continuer apparaît comme la stratégie privilégiée par la paresse et par les Tartuffes de toutes les époques.

Innover pare à l’ignorance de l’invention, de la création, de la découverte et évite l’humilité devant l’inconnu. Et puis, dans ce segment où la novation opère, s’engouffre convenablement ce que l’on ne sait pas penser. Enfin, ce qui est porté par les processus, la continuité et la transformation de la vie est occulté.

Les mélomanes assistant à l’hommage de Luigi Nono sont restés désemparés. Amputés de l’élan de leur mémoire et de la disponibilité du chemin tracé à la Cité de la Musique pour déployer ses acquis, ils ont senti leur désir mis à mal. Bienheureux alors, le souvenir de l’engagement de Luigi Nono lui-même. Ce soir là, il aurait «suspendu le chant», crié aux effets de l’«intolérance» ou suggéré les atouts de l’égarement : «Il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant»(2). Le chemin s’invente en nous faisant avancer malgré les démagogies qui tentent de nous le dérober. A l’instar de la musique, il continue malgré tout.

Liliana Albertazzi

(1) Luigi Nono, Karl Amadeus Hartmann / Bruno Maderna Como una ola de fuerza y luz, 18 novembre 2014
(2) Allusion aux oeuvres de Luigi Nono : Canto sospeso (1956), Intolleranza (1961) et Caminante no hay camino. Hay que caminar (1987 titré d’après un poème de A. Machado et décliné en différentes versions)

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fredVTT | architecte | Franche Comté | 16-01-2015 à 21:06:00

Je suis déçu : dans vos articles, vous ne relayer qu'un parisianisme déconcertant et aveuglé par les stars -que j'admire souvent pour leurs oeuvres- mais qui s'offusquent d'un rien ou d'un chagrin élitique et passager qui n'apporte rien au débat actuel et surtout dont l'effet bruyant est de masquer la marginalisation et la misère dans laquelle plonge notre profession.
Réveillez vous : le combat est ailleurs ; c'est d'abord celui de l'architecture de tous les jours, des MAPA assacines, d'une MO publique de plus en plus soumise aux grands groupes du BTP associés aux leader internationaux du formatage informatique forcé de nos agences qui nous prend en étaux (la menace se précise...)alors que nous sont incapables de nous faire rémunèrer sur nos missions de plus en plus énergivores.
Il faut donc provoqué rapidement un grand surssaut, rassembler nos maigres instances représentatives et faire valoir, comme savent le faire des professions beaucoup plus protègées que la nôtre, nos spécificités, notre réalité économique et notre envie de poursuivre un magnifique rôle sociétal dédié au vivre ensemble.

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