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Opinion | Saclay : l'improbable (10-12-2014)

Le plateau de Saclay fait l'objet d'un vaste projet urbain, architectural et paysagé des plus opaques. Une exposition à la Maison de l'Architecture d'Ile-de-France tente, depuis le 28 novembre et jusqu'au 20 décembre 2014, d'apporter un éclairage sur l'opération. Liliana Albertazzi, professeur d'esthétique, dénonce un «cluster», parent riche et mondain du zoning, digne du «meilleur des mondes».

Saclay

Du faux consensus et de l'improbable harmonie du savoir, du bien vivre, de l'humain, de l'innovation et de la richesse pour tous

Le plateau de Saclay s'expose à la Maison de l'Architecture d'Ile-de-France, rendant compte d'une belle gageure : 1,7 million de mètres carrés à construire et une occasion de se hisser au rang des Dieux pour «faire la vie».

Une fresque parsemée de noms célèbres à l'entrée de l'exposition, spécialement conçue pour le grand public, donne une vision oecuménique de la proposition et noie savamment le morcellement d'intentions.

Les conférences et un paquet de petits journaux donnent différents points de vue et effacent la complexité du projet urbain et éducatif. Quelques noms de prestige répétés tout au long des dossiers de presse - Piano, Koolhaas, Grafton, Soler - faisaient de l'ombre à tous les autres - Atelier Novembre, Air Architecture, Jean Guervilly, Barthelemy Grino... -, pourtant bien méritoires.

Les réacteurs nucléaires du CEA font peur mais, inscrits dans la composition urbaine dessinée par Auguste Perret, ils deviennent fréquentables. Des mots gonflent la poitrine : technologie et innovation. Nous plongeons dans Le meilleur des mondes.

02(@MichelRemon)_B.jpgCentre de nanosciences et de nanotechnologies / Michel RémonTant que l'architecture est puissante et le jardin est grand

Des superlatifs accrocheurs comme «le plus grand centre de recherches au monde» pour le Laboratoire EDF, conçu par Francis Soler justifient sa lourdeur au nom de la fonctionnalité et de la confidentialité. Une douce pensée pour Louis Kahn nous traverse alors et chacun peut se dire qu'il aurait peut-être trouvé une solution plus adéquate.

La Tour Radar pour l'Aéroport d'Orly de Barthélémy Grino est, à l'inverse, tout en finesse : la paroi ajourée de la tour de 57 mètres de haut rend la construction très légère et élégante. La belle implantation au sol et la qualité d'usage de l'Ecole normale supérieure de Cachan de Renzo Piano ou les terrasses jardinées du Centre de nanosciences et nanotechnologies de Michel Rémon, à leur tour, ont du mal à cacher leur massivité et leur étanchéité.

Le beau restaurant universitaire de Studio Muoto est libellé par le truisme «lieu de vie» comme pour cacher l'oxymore intrinsèque à sa place dans le parcours où la vie n'a pas de place. La couleur et les motifs décoratifs de la Halle multisports de Stoffel Lefebvre ne parviennent toujours pas à casser la fixité de la grille : l'histoire de l'architecture a déjà montré que les effets de surface ne résolvent pas les problèmes de volume et d'implantation urbaine.

03(@StoffelLefebvre)_S.jpgEncore heureux que l'Atelier Novembre, sobrement mais sûrement, nous gratifie d'un Conservatoire qui casse la monotonie par l'articulation de volumes et de coursives pour aérer les circulations ainsi que l'inscription dans le site. Leur parti pris discret et opportun ne s'encombre pas du commentaire ravageur d'OMA à propos du «paroxysme» de la diagonale d'une rue intérieure dans son projet pour l'Ecole Centrale. Apparemment, celle-ci met l'accent sur l'«exacerbation» du schéma orthonormé et monolithique du campus Moulon qu'ils ont toutefois accepté.

Quelques projets de logements intéressants luttent contre ce coffre-fort urbain qui tente de faire avec la sentence consolatrice de Michel Desvignes : dans la lisière se rejoue «la réconciliation de deux mondes que l'on a longtemps opposés : la ville et la campagne». Nous pensons qu'il voulait dire que, dans la guerre ancestrale entre la ville et la campagne, c'est toujours la ville qui s'est imposée et pour cause. Les fermiers qui protestaient à la porte du Couvent des Récollets lors de l'inauguration de l'exposition semblent mieux connaître le bilan de l'histoire.

Citadins que nous sommes et peu familiers de la plantation des céréales, nous ne rentrerons pas dans la polémique. Nous noterons nonobstant que les bucoliques promenades dessinées en 3D, montrant un bonheur glacé manquaient d'exprimer l'ennui produit par les vastes espaces déserts et oubliaient de représenter l'inhospitalité du bois en friche autour du plateau, en lisière.

Dans cet état, depuis un moment, personne ne s'y aventure, ni même ne le reconnaît dans l'épithète de «structures boisées environnantes». Peu importe, les locaux apprécieront sans doute le parcours du combattant pour arriver au Plateau. Il ne sera d'ailleurs pleinement résolu qu'avec le nouveau métro en 2024, mortifiant d'ici là quelques milliers d'étudiants.

Nous doutons que nos urbanistes, aménageurs, paysagistes et architectes utilisent les transports en commun et sans doute leurs enfants font leurs études à l'étranger et ne sont pas obligés de faire le trajet entre le McDo où ils ne travaillent pas et leur lieu d'études. Nous aurions donc souhaité un peu de hardiesse de leur part pour consulter l'immense majorité qui ne pique-nique pas sur l'herbe verte de leurs images 3D.

04(@KAAN)_S.jpgLes vieilles recettes critiquées reprennent du galon

La mémoire, citée en abondance pour rappeler le devoir et pour meubler les textes des apprentis philosophes, semble ici faire défaut. Le pauvre Corbu s'est fait incendier par la sectorisation des populations de son urbanisme et de manière concrète, le «tout propre et ordonné» conciliateur d'Ottawa, Canberra et Brasilia, n'a jamais surmonté la morosité.

A Brasilia, il y a toujours un zeste de samba et la majesté de l'architecture qui la sauve du verdict, mais la forêt amazonienne est arasée à jamais et le Plateau du Cerrado, l'un des bassins hydrauliques de l'Amérique du Sud, se dessèche complètement et se venge et sur la population affairée de São Paulo et sur la population bohème de Rio. Bien que peu coutumiers de l'alarmisme écologique, il nous faut convenir que la planification sur papier ou sur ordinateur s'impose ensuite face à la Nature (y compris humaine).

Plus près de nous, quel étudiant d'architecture ou de géographie en France ne se rappelle pas d'un professeur leur montrant les erreurs du passé : les villes nouvelles, l'échelle à hauteur du piéton usurpée par les transports rapides, le zoning comme source de tous les malheurs des entrées de villes...

Le même professeur a certainement sentencié les schémas directeurs. Nous y sommes ici de plain-pied. A la préfiguration architecturale d'Auguste Perret pour le CEA (1948) - qui, au passage possède deux réacteurs nucléaires -, il faut ajouter l'héritage peu convivial de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines issue du schéma directeur de Paul Delouvrier (1970) ainsi que des abords d'agglomération dignes d'un film d'horreur.

Ce bel endroit s'agrémente aujourd'hui d'une nouvelle grille rigide et rectiligne, contraire au cours de la vie et à l'éthique cache-misère du «cluster», parent riche et mondain du zoning, en ayant les mêmes conséquences. Nous sommes donc perturbés en pensant à toute la littérature que nous ingurgitons à propos du futur des villes ainsi qu'à toute la rhétorique et les savantes déclarations enregistrées lors des rencontres sur «l'urbain» (incluses celles qui utilisent le mot à tort)... Alors, c'était pour de faux ?

05(@Muoto)_B.jpgLieu de vie / MuotoNous ne sommes pas tous des Américains

La comparaison avec l'université de Berkeley et ses effets sur la Silicon Valley ou avec le M.I.T de Massachusetts est claironnée, mais voulons-nous changer notre système éducatif pour un modèle américain ?

La mentalité, la loi, la société anglo-saxonne et des droits d'inscription à 8.000 euros à l'Université publique américaine ne nous ressemblent pas. Et il faut bien le dire, l'exigence des résultats non plus.

Il ne s'agit pas de départager le combat de l'Egalité face au Libéralisme pas plus que d'observer ses répercussions sur les réussites personnelles, sur l'émerveillement des héros et sur le prix à payer en écarts sociaux, mais bel et bien d'accepter des choix historiques différents.

Nous avons déjà la course des privilégiés à l'Université Paris-Dauphine. Nous avons aussi la jeune université de Saint-Quentin-en-Yvelines qui se plaît à promouvoir les docteurs-entrepreneurs et les entrepreneurs-docteurs autant qu'à fournir des doctorats en Sciences sociales à nos ingénieurs en quête de culture générale pour se faciliter un jargon doux aux oreilles.

06(@OMA).jpgQuartier du Moulon / OMAHalte à la confusion entre l'opportunisme et l'éthique du courage de la connaissance ! Avant les statistiques du nombre qui fascinaient les scientifiques de Saclay, les universités européennes, dont celles françaises, ont excellé dans les Sciences Humaines, revêches à la loi du nombre mais socle de la liberté dans le monde entier. Aujourd'hui encore, chercheurs et enseignants américains font montre d'admiration voire d'envie pour notre formation large et spéculative.

On pourrait croire que l'on s'éloigne du sujet, mais non. En épigraphe de Minima Moralia, Theodor Adorno écrivait «la vie ne vit pas» pour nous rappeler que la vie n'est pas un segment, un voeu de réussite ou un programme positiviste à tracer. Il faut qu'elle vive, autrement dit, il faut qu'elle se contourne, qu'elle se cogne à celle des autres, il faut qu'elle s'invente et se renouvelle en caracolant entre les déceptions et les découvertes.

«Dans ville, il y a vie», affirmait le slogan Monoprix avec talent. La ville est le lieu de la surprise et de l'inattendu. Dans un café, à un angle biscornu de Paris ou de Montrouge, les lichens poétiques côtoient les mégots malpolis et le lieu nous est cher, les rendez-vous, chaleureux, non à cause des effluves suggestifs d'un «Vieux Paris authentique» ou d'une «banlieue citoyenne», mais parce que les failles de la planification et l'avènement du spontané nous ressemblent.

Inventer, construire un avenir et faire confiance à la recherche ne se fera qu'en s'allégeant tous les «post», «méta» «para»... annonçant un nouveau messianisme pour assurer la continuité en tenant compte des erreurs du passé. Celui-ci nous déconseille fortement d'ériger des monolithes entre les tracés, de parquer les compétences et de soumettre tous les désirs individuels ainsi que de perdre l'échelle de l'homme et du divers pour accepter la nature fuyante de la vie.

Liliana Albertazzi

Réactions

Terres Fertiles | Ile de France | 20-12-2014 à 17:47:00

Merci,Enfin un article lucide sur l'inadaptation de ce concept de cluster à cet emplacement et sous cette forme. Belle hypocrisie architecturale et urbanistique, qu'un projet de ce type, prétendant, au nom de la recherche (alors qu'en même temps on en réduit les moyens,s'intégrer dans son environnement agricole et naturel en commençant par l'artificialiser et le fossiliser dans l'unique but d'en rendre le reste plus aisément consommable dans le futur.

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