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Chili | Les contre-pieds d'Alejandro Aravena (05-11-2014)

Pour chaque dessein, Alejandro Aravena en appelle à la responsabilité de l’auteur. L’architecte chilien, fondateur de l’agence Elemental, exprime à travers ses projets une critique lucide du monde. Dans sa ligne de mire, fiasco théorique et consultations à tout va. Si l’architecture est question d’abris, elle ne doit pas être pour autant le refuge des lâches.  

Urbanisme et aménagement du territoire | Bâtiments Publics | Chili | Alejandro Aravena

«A Santiago, un immeuble qui se veut 'contemporain' présente d’imposantes façades vitrées. Toutefois, étant donné le climat local, ces constructions se transforment rapidement en serres géantes», constate Alejandro Aravena.

Aussi, pour le projet de centre d’innovations de l’Université Catholique du Chili, l’architecte prend le contre-pied d’une «tendance» et affiche à l’extérieur, non pas des effets de transparence, mais une puissante masse de béton. L’ambition est alors de réduire de 300% la consommation énergétique. Pas moins.

«Grâce à notre parti architectural, nous passons de 120kwh/m²/an - la consommation moyenne d’un immeuble avec façade de verre - à 45kwh/m²/an», explique-t-il.

02(@NicoSaieh).jpg«Une façade opaque n’est pas seulement efficace d’un point de vue énergétique mais aide aussi à diminuer l’apport de lumière directe laquelle oblige normalement à protéger les espaces de travail par rideaux et autres stores qui font de cette transparence théorique un véritable fiasco», dit-il. Voilà, pour Alejandro Aravena, l’expression du sens commun.

Autre évidence, «la plus grande menace pour un centre d’innovations est l’obsolescence fonctionnelle et stylistique», poursuit-il.

Le béton, par voie de conséquence, est supposé être atemporel. «Pour pallier cette potentielle dévalorisation, nous avons davantage conçu ce bâtiment comme une infrastructure plutôt qu’une architecture», note-t-il.

Aujourd’hui, le projet marque l’actualité de l’agence qui, jusqu’alors, était surtout connue pour ses projets de logements sociaux en Amérique Latine.

Fin septembre 2014, Elemental a par ailleurs été couronnée du prix autrichien Zumtobel pour le plan de reconstruction de la ville de Constitución, détruite en 2010 par un tremblement de terre et un tsunami. Le projet faisait face à un plan de «ré-urbanisation» pensé par l’agence japonaise ArchiAid et à des logements en Indonésie conçus par l’agence Unitydesign.

03(@Elemental)_B.jpg«L’ambitieux plan a été conçu à peine cent jours après la catastrophe qui a quasiment détruit toute la ville. Il comprend la construction d’un ensemble de logements pour 482 familles, le développement d’un parc autour du fleuve et la reconstruction du Centre Civique avec une nouvelle bibliothèque, un théâtre et un stade en plus de places et promenades», résume la journaliste Denisse Espinoza dans l’édition du 23 septembre 2014 du quotidien national La Tercera.

«A Constitución, nous avions 'naturellement' une pression sociale qui obligeait à avoir des réponses rapides. Le défi était de faire en sorte que l’urgence n’engendre pas la médiocrité mais soit, au contraire, une opportunité pour que les reconstructions constituent un saut en avant en matière de standard», affirme Alejandro Aravena dans un entretien mené par Pablo Marín, publié le 3 octobre 2014 dans la revue chilienne Capital.

«Le temps de l’urgence oblige à organiser l’information disponible - y compris conflits, menaces et restrictions - en élément clé à même d’amener des propositions plutôt que des diagnostics. Le travail de 'consultant' reste commode pour mettre à disposition du mandant l’information afin qu’il puisse prendre une décision. Toutefois, une consultation donne forme à un rapport qui, bien souvent, complexifie le problème au lieu de le synthétiser. Le modèle, alors, serait de passer 'de la consultation à la responsabilité'», poursuit-il.

04(@Elemental)_B.jpgL’affirmation étonne le journaliste qui réclame quelques explications : «Un expert, selon Italo Calvino, est quelqu’un qui, dans un champ déterminé, sait dire tout ce qu’il ne faut pas faire. Un 'responsable', à l’inverse, assume le risque de dire ce qu’il faut faire», explique l’architecte.

Si synthèse il y a pour Alejandro Avarena, elle relève alors de l’intuition. «Ces forces abstraites» permettent d’alimenter le «pouvoir de la conception», dit-il.

Au plein pouvoir de l’architecte, l’homme de l’art apporte toutefois une nuance : «Il ne faut pas non plus freiner l’énergie citoyenne, aussi conflictuelle puisse-t-elle paraître, mais la canaliser. La grande différence entre la consultation et la responsabilité est qu’il y a des questions qui n’appellent pas une réponse, mais une invention», poursuit-il.

Plus encore, l’homme de l’art se méfie même des interrogations. Déjà, en 2011, il avertissait, dans le cadre d’une exposition sur son travail présentée à Tokyo, «que nous investissons, nous architectes, beaucoup de temps à identifier et à formuler la question spécifique que chaque projet appelle à résoudre. La seule attention à la réponse ne suffit pas. Il n’y a rien de pire que de répondre correctement à une question erronée», écrivait-il alors.

Tout est alors question de «forces» et de «thèmes essentiels». «L’une des principales menaces est l’arbitraire», explique-t-il à Pablo Marín. Et quitte à provoquer, Alejandro Aravena y va jusqu’au bout... Interrogé sur la pénurie de matière, l’architecte y voit une chance : «voilà un antidote, un filtre contre le superflu».

A l’évidence, Elemental ne travaille que l’élémentaire.

Jean-Philippe Hugron

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about | arch | IdF | 04-09-2015 à 12:11:00

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