Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Chronique | Coques pour résidus, la Fondation Vuitton (29-10-2014)

«Plus l'art est haut, plus la moralité est basse», dit le proverbe indien. La Fondation Vuitton est, par bien des aspects, la vanité mise sous verre. Entre le prodige technique, l’absurdité administrative, la gratuité du geste, le don à la ville... Il est difficile de se forger, dans l’immédiat, un avis tranché. La visite appelle l’émerveillement autant que la révolte.  

Culture | 75016 | Frank Gehry

Il aura fallu presque dix ans pour voir, enfin, la Fondation Louis Vuitton. Dix ans de patience, de recours et autre cavalier législatif. Le projet a été jugé d’intérêt «national», ce qui l’a sauvé. Bernard Arnault y a mis le prix. Certes. Combien au fait ?

Cent millions d’euros, dixit LVMH. Le croyez-vous ? Un Gehry pour cent millions tout rond ?

Les démocraties les plus transparentes, Norvège et Allemagne en tête, peinent à réaliser leur opéra et autre philharmonie. Elles voient les budgets de ces opérations de prestige doubler puis quintupler pour, in fine, sextupler et atteindre, pour les projets les plus sobres, le demi-milliard d’euros. Il est alors certain que, pour l’un des hommes d’affaires les plus riches du monde, un musée au budget non maîtrisé aurait été une mauvaise publicité. Un chiffre tout rond donc, pour apaiser les traders et ne pas affoler les indices boursiers.

Soit. Le projet est privé. Peu importe le prix. Bernard Arnault a 'son' Gehry. Il valorisera, à terme, les oeuvres exposées et le marchand d’art trouvera dans quelques plus-values de quoi essuyer une douloureuse ardoise.

Au-delà des considérations économiques, l’architecture. Le chantier relevait du prodige. Peau, sur-peau, sous-peau... Avec Gehry, il n’y a que tripailles qui aillent !

Bref, une débauche de moyens et de matières pour réaliser de spectaculaires voiles de verre abritant seulement 3.500m², pas même la taille d’un hypermarché.

02(@LCDLA)_S.jpg17 octobre 2014, champagne ! La visite de presse est l’occasion de parcourir le site et d’appréhender cette masse sous tous les angles.

Les deux petites portes d’entrée laissent le visiteur pénétrer dans un hall vaste et ingrat. Blanc. Tarabiscoté bien sûr. Quelques oeuvres ici et là, en plus d'un goût douteux. Pour l’heure, bulles et petits fours saoulent les esprits et emplissent les estomacs d’une presse venue nombreuse découvrir la bête.

Direction l’ascenseur. Peine perdue, l’attente est trop longue. Direction l’escalier de secours : la merveille du bâtiment ! Le parcours à travers les étages donne à voir le ventre du monstre. Ses entrailles à nu, toujours visibles, sont à même de fasciner tout un chacun. Voilà un univers de science-fiction où d’aucuns peuvent s'imaginer, un instant, telle Sigourney Weaver en son vaisseau spatial.

03(@LCDLA).jpgAu dernier étage, l’accès aux toits, enfin ! Sous les voiles de verre, s’étend un réseau complexe de passages et d'escaliers reliant terrasses hautes et terrasses basses. 

Quoi qu’en dise Frédéric Migayrou, commissaire des expositions Frank Gehry présentées conjointement au Centre Georges Pompidou et à la Fondation Vuitton, l’édifice n’a rien d’une machine à regarder Paris. Quelques vues cadrent La Défense et le jardin d’acclimatation. Jamais la Tour Eiffel n’est réellement mise en scène ; Montmartre et l’Arc de Triomphe sont désespérément invisibles. 

Parcourir ce dédale aérien sous une canopée d’acier, de bois et de verre reste toutefois une expérience à elle seule. Tout visiteur s’en retrouve bouche bée, les yeux au ciel.

La prouesse technique est saisissable et l’émotion certaine à déambuler en-dessous du méli-mélo de poutrelles. Seule, peut-être, l’incertitude entre intériorité et extériorité donne un goût d’inachevé. L’intention était là. Frank Gehry ne s’en cache pas : son oeuvre n’est pas finie, dit-il.

04(@LCDLA)_B.jpgQuant aux salles d'exposition, à la complexité structurelle, Frank Gehry a, malheureusement, ajouté la complexité spatiale. Le plan est illisible ; s’y repérer relève de l’impossible. Voilà le treizième travail d’Hercule : trouver la sortie de la Fondation Vuitton en ayant vu toutes les oeuvres exposées.

Aux salles ingrates succèdent tantôt des boyaux étroits et tortueux tantôt quelques espaces résiduels, désespérément vides, désespérément inadaptés à un quelconque usage. Puis, des escaliers, des portes... des dizaines de portes... un coup dedans, un coup dehors... un temps dessous, un temps dessus... un escalier, un autre, un ascenseur, une rampe, un escalator... Frank Gehry, ne serait donc pas architecte ?

Certes, les règles d’urbanisme ont été contraignantes au point d’imposer un jeu étrange de mezzanines et d’excavations pour tromper l’évidence et faire croire aux yeux de la loi que ce bâtiment de 46 mètres de haut n’est en fait qu’un R+1. Toutefois, outre l’ubuesque d’une situation réglementaire, l’expérience demeure in situ déconcertante. 

L’organisation spatiale n’est soutenue par aucune logique - Bernard Arnault ne voulait pas d’une succession de pièces mais souhaitait un ensemble de galeries indépendantes - ; néanmoins ici, l’absurde peine à séduire. A la gratuité plastique des voiles, celle du plan, inintelligible.

L’exposition que consacre Frédéric Migayrou à la genèse du bâtiment au rez-de-chaussée de la Fondation elle-même n’est pas pour aider non plus. Le propos est encore plus creux qu’à Beaubourg : aux maquettes succèdent d’autres maquettes. C’est chouette. Sur fond noir, c’est classe.

La Fondation n’est, de toute façon, pas là pour instruire mais pour en imposer. Elle ne montre pas, elle se montre. Observer le panneau des tarifs est, en ce sens, instructif. Deux billets distincts sont proposés aux visiteurs : le parcours architectural à 9 euros et la Fondation et ses expositions à 14 euros. Les chiffres parlent, la Fondation est, à elle seule, une oeuvre qui se contemple.

05(@LCDLA)_S.jpgIn fine, la Fondation Vuitton peut décevoir. Après trois heures de visite, elle révolte tant elle symbolise, dans ses formes, dans son plan, dans sa vacuité, l’irrationalité et la gratuité. Le projet est, dans son ensemble, amoral. Après tout, Vaux-le-Vicomte l’était en son temps... Et quelle joie pourtant de s’enorgueillir d’un tel joyau aujourd’hui ! Mais, malgré tout, il est presque impossible de se défaire de cette idée que l’édifice relève du caprice.

Il reste la lubie d’un homme d’affaires, d’un architecte, d’une ville aussi qui essaye de se dessiner une image en épinglant, comme les autres et sans originalité, les stars de la scène internationale sans jamais être capable d'en faire émerger de nouvelles.

06(@LCDLA)_B.jpgAlors du spectacle ? Osez poser la question et Frank Gehry vous répondra d’un doigt d’honneur. Ainsi l’a-t-il fait à Oviedo à l’encontre d’un journaliste lors de la remise du Prix Príncipe de Asturias.

Pourquoi donc s’offusquer d’une telle interrogation alors que son architecture n’est que spectacle ? Qui plus est, artificiers, hommes et femmes de théâtre, cracheurs de feu, prestidigitateurs sont-ils, à ce point, à mépriser ? Leur art relève tout autant du labeur.

Aussi, la Fondation Vuitton est un spectacle dispendieux qui peut autant émerveiller que révolter. Elle symbolise, par-dessus tout, son époque et ses excès. 

Elle est une ode à l'autosuffisance et à la marque.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

hugo | 29-11-2014 à 16:46:00

Je n'ai pas vu l'exposition des maquettes dont parle "consa" plus haut mais il me semble que cette référence aux serres tropicales est plus intéressante que l'analogie au bateau ou à la chrysalide. Ne serait-ce que pour remarquer qu'on a déjà construit des choses largement plus belles en verre, dans des parcs : http://recherchearchitecture.unblog.fr/2014/11/27/la-fondation-louis-vuitton/

messire | 26-11-2014 à 17:58:00

Très juste..
Tout comme le maxxi a rome, on visite un batiment spectacle, comme une sculpture, on n'a du mal a comprendre le but puisque les collections sont écrasées et s'adaptent tant bien quel mal aux faibles surfaces disponibles pour elles...le musée des confluences a Lyon va voir le mois prochain les médias s'extasier devant un projet de 400 millions qui a exactement les mêmes problèmes...pour le showroom Vuiton, il est probable que le prix soit plus proche de 200 que de 100!

Dedalus | architecte | Ile-de-France | 03-11-2014 à 15:44:00

Cet édifice lourdingue et imposant malgré l'intention initiale de son concepteur, ce grossier robot "Transformer" bloqué en pleine mutation, n'a, en somme, rien de plus gracieux qu'un doigt d'honneur...l'architecture n'est pas une usine de jouets, n'en déplaise aux starshitectes qu'on admire au 20h et qui ne reflètent qu'une piètre image de ce qu'implique réellement les enjeux d'une telle profession. Bon article. Merci.

consa | Archi urba | 30-10-2014 à 14:03:00

Bel article.
J'ajouterais que l'image du "vaisseau qu'il a voulu offrir à la Ville" semble venue de nulle part... au beau milieu d'un bois (malgré l'effort d'une fontaine de flots)!
La première image que l'architecte nous livre dans la salle des maquettes est une lythographie d'une serre tropicale: c'est comme ça que je l'avais compris, un écrin (assez) transparent qui contient des choses exotiques, étranges parfois, venues de l'autre bout du monde... une référence trop facile? Sans doute, vu que sur un des murs campe en 3 par 6 la dédicace nautique à la Ville Lumière...

zazza | 30-10-2014 à 11:17:00

Excellent article qui reflète ce que je pense de A à Z. Merci.

Hugo | 30-10-2014 à 10:36:00

D'autant plus que la "prouesse technique" n'est permise que par l'intervention de Catia. Software sans lequel gehry n'aurait pu concrétiser toutes ses lubies, sinon aucune...
Merci à vous, ça fait chaud au cœur d'entendre tout ça...
Gehry aurait toutes les raisons de retenir la levée insupportable de son majeur.

kris | architecte/maitre d'ouvrage | paris | 30-10-2014 à 09:35:00

Ouf, enfin rasurée! je ne suis pas la seule à ne pas m'extasier devant ce bâtiment! Certes une prouesse technique mais...
A ne pas me repérer, ne pas trouver la logique de visite des salles ni de s'orienter dans ce bâtiment "inintelligible".
Merci Jean Philippe

phcochère | architecte | ile de france | 30-10-2014 à 09:23:00

c'est le symbole d'une époque dont les cathédrales sont des banques

Pétry-Amiel | Archi. | 06 | 30-10-2014 à 09:13:00

Beaucoup de suffisance dans le propos architectural et d'insuffisance dans la réflexion, ce projet rend la fonction architecturale un peu ridicule par rapport aux enjeux d'économie et de sauvegarde de l'énergie nécessaires aujourd'hui. Un contrexemple pour les étudiants, une provocation pour les professionnels, un point d'interrogation sans réponse pour le grand public. Et au bout du compte, comme à Bilbao, un pied de nez aux artistes, qui n'y ont même pas leur place.

covi | 29-10-2014 à 23:26:00

Très belle, très claire et très sombre chronique

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 de Brunet Saunier Architecture

2018…. Avec l’analyse de 90 projets hospitaliers de BRUNET SAUNIER ARCHITECTURE mis en scène lors de l’Exposition « Phylum H » à la Galerie d’architecture qui proposait un regard transversal,...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de DVVD

2018 est dans la continuité des années précédentes avec le démarrage de plusieurs chantiers : la couverture du central de Roland Garros, l’hôtel Meininger Porte de Vincennes, le cinéma MK2 Nation,...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 de GUINEE*POTIN ARCHITECTES

Des concours s’échelonnant toutes les mois, 8 de perdus à l'exception de deux : l’école publique de St Pabu dans le Finistère, et notre premier projet francilien, avec Palast et Echelle Office, pour 90...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Search

L’Agence Search, fondée à Paris en 2005 par Caroline et Thomas Dubuisson, s’illustre dans des registres variés d’équipements publics et privés. L’actualité de l’agence concerne,...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 d'Atelier du Pont

En 2018, Atelier du Pont a gagné des concours et suivi de nombreux chantiers, à Paris, à Tours mais aussi à Londres ou à Minorque. L’agence a voyagé. A Mayotte pour un concours et aux Pays-Bas, avec...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Silvio d'Ascia Architecture

L’agence Silvio d’Ascia Architecture a livré en 2018 le projet « O’rigin », un immeuble de bureaux qui revendique une simplicité intemporelle à travers une architecture de pierre. L’agence...[Lire la suite]